Les prémices de ce chapitre se trouvent dans nonagones.info - Autour de Rennes - Les Affaires Gélis & Tournesol où Syldavie d'Hergé est mis en rapport avec Sylvanie de Marcel Proust (les plaisirs et les jours : La mort de Baldassare Silvande) et Sylvania des Marx Brothers.
Hergé claimed that the basic idea behind the story had been given to him by a friend; biographer Benoît Peeters suggested that the most likely candidate was school and scouting friend Philippe Gérard, who had warned of a second war with Germany for years. Tintin scholars have claimed Hergé did not develop the names Syldavia and Borduria himself; instead, the country names had supposedly appeared in a paper included in a 1937 edition of the British Journal of Psychology, in which the author described a hypothetical conflict between a small kingdom and an annexing power. Reportedly, the paper, by Lewis Fry Richardson and entitled "General Foreign Policy", explored the nature of inter-state conflict in a mathematical way. Peeters attributed these claims to Georges Laurenceau, but said that "no researcher has confirmed this source". Instead, a paper by Richardson entitled "Generalized Foreign Politics: A Story in Group Psychology" was published in The British Journal of Psychology Monograph Supplements in 1939, but did not mention Syldavia or Borduria. In any case, given the publication date, it is unlikely that it was an influence on King Ottokar's Sceptre (en.wikipedia.org - King Ottokar's Sceptre).
Sylvanie
Dans Le Réveil (1905), Paul Hervieu crée un État ruritanien qu’il ne situe pas, la Sylvanie. Le simple retranchement du préfixe invite le lecteur à voir un clin d’œil à Dracula, d’autant que Grégoire, ex-roi que ses excès de cruauté ont fait surnommer le «Prince Rouge», n’est pas sans faire songer à un vampire. Où est la Sylvanie ? On «imagine facilement quelque principauté balkanique», écrit un journaliste de La Revue hebdomadaire. C’est «un proche voisin, je suppose, des Balkans», enchérit le critique dramatique Adolphe Brisson (1860-1925). [...]
Autre phénomène étrange, la Ruritanie «connue» se déplace sur la carte. Dans The Princess and the Beggar Maid de Walter Howard (1908), l’Illyrie est en guerre avec la Sylvanie, manière sans doute de revenir aux origines vampiriques du pays et de «draculiser» les événements (Blanche El Gammal, La Ruritanie ou l’Europe introuvable, 2025 - books.openedition.org).
"— Il me semble que le duc de Parme est moins aimable pour toi depuis quelque temps ? demanda maladroitement la mère d’Alexis. — Le duc de Parme ! s’écria Baldassare furieux, le duc de Parme moins aimable ! mais à quoi pensez-vous, ma chère ? Il m’a encore écrit ce matin pour mettre son château d’Illyrie à ma disposition si l’air des montagnes pouvait me faire du bien" (Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, 1896 - fr.wikisource.org).
Baldassare, suite à une rémission de sa maladie et des ébats amoureux avec une jeune femme dans un château voisin du sien, "retourna en Sylvanie". Le "en" donne un caractère étatique à Sylvanie alors que c'est un domaine qui se trouve près de la mer où d'un port proche partent des bateaux pour les Indes.
La capitale de la Syldavie est Klow, à rapprocher de Cluj ville de la Transylvanie.
Muska est une ville de Transylvanie (cf. le roi Muskar XII) (Gabriel Delafosse, Suites a Buffon, Tomes 2-3, 1862 - books.google.fr).
La nouvelle proustienne par le ton et le rythme a des résonances de conte. Tout un jeu citationnel très vertigineux, et dont Detlef Brüning a fait un admirable inventaire, vise à la fictionnalisation poétique : d'abord le prénom même de Baldassare, vision italianisée de Balthasar, renvoie moins au mythique roi mage de l'Evangile qu'au personnage du conte d'Anatole France auquel sont dédiés Les Plaisirs et les Jours. Or ce conte était lui-même une fable sur le désir et ses caprices et sur le véritable amour, thèmes qui seront à la lisière de la nouvelle proustienne. [...] Faut-il entendre dans ce «Silvande» quelque chose de sylvestre comme le suggère Detlef Brüning ? Rien dans le texte ne remotive le nom en ce sens. En revanche l'abréviation de Transylvanie - pays réel mais propice au fantastique depuis qu'y règnent les vampires en Sylvanie - nous place dans un pays imaginaire, tandis que la paronomase Silvande de Sylvanie - avec son plaisant retour phonique -, suggère que, comme dans les contes, Baldassare Silvande pourrait bien être quelque chose comme un roi de Sylvanie. Tout un système d'allusions ironiques par l'intermédiaire des noms renvoie à la fois à d'Annunzio et Calderon, Don Quichotte et Shakespeare et, bien sûr, au Maeterlinck de Pelléas et Mélisande. Peut-être faudrait-il ajouter une véritable raillerie sur le nom de Jean Galéas qui évoquerait moins Giovanni Galeazzi Visconti, comme le suggère Detlef Brüning, que celui de Jean Moréas : le patron rythmique et phonique est le même, mais il serait ainsi transformé par contamination avec «galéjade». [...] (Monique Gosselin, La mort de Baldassare Silvande, La Nouvelle II, Nouvelles et Nouvellistes au XXe siècle, 1992 - books.google.fr).
Jean Baptiste et Florence
"Souvent le doigt levé, les yeux impénétrables et souriants en face de l’énigme que vous taisiez, vous m’êtes apparu comme le saint Jean-Baptiste de Léonard" (Dédicace) (Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, 1896 - fr.wikisource.org).
Saint Jean-Baptiste est un tableau de Léonard de Vinci conservé au musée du Louvre en France. Il est peint sur une planche de noyer et mesure 69 × 57 cm et représente Jean le Baptiste. On le date en général de sa période romaine entre 1513 et 1516. Carlo Pedretti suppose même qu'il pourrait s‘agir d'une commande de Léon X, pape florentin. Le tableau serait donc un hommage au saint protecteur de Florence (fr.wikipedia.org - Saint Jean-Baptiste (Léonard de Vinci)).
Après le «conciliabule» de Pise, on avait trois papes : Grégoire XII que les Dominicains reconnaissaient comme légitime, Benoît XIII que les Français soutenaient en raison de leur politique, et Alexandre V. Celui-ci s'était déclaré opposé à Ladislas, roi de Naples. Dans ces conditions, il obtint le soutien des Florentins, ennemis du roi Ladislas, qui occupait Rome. Le cardinal Baldassare Cossa, ancien Condottiere de mer, plus soldat que prélat, marcha sur Rome avec l'aide des troupes florentines. Celles-ci y suscitèrent un scandale en entrant dans la ville avec leurs enseignes, au lieu de celles de l'Eglise, comme si le Lys Rouge avait supplanté les clefs de Saint Pierre. Alexandre V, resté à Bologne, y mourut en 1410. Cossa lui succéda et prit le nom de Jean XXIII. L'élection de ce nouveau pape contrariait Ladislas qui commença les hostilités contre les Florentins. En vain le pape Jean XXIII et les Florentins rappelèrent contre lui, de Provence, Louis d'Anjou. Ladislas le battit sur mer près de l'écueil de Meloria, s'emparant de l'île d'Elbe. Un peu en guerroyant, un peu en pactisant (Maso degli Albizzi avait pu obtenir d'acheter la ville de Cortona, dont il prit possession), le roi de Naples pressait encore plus la Toscane dans l'armée de laquelle servaient les plus fameux capitaines de ventura. Vendant jusqu'aux biens de la couronne, Ladislas réussit à recueillir des sommes que les Florentins, ensemble, n'auraient pas pu avoir. Il arma une très puissante armée et, au printemps, se mit en marche pour moissonner réellement le blé de la Toscane.
Florence trembla, comme elle l'avait fait aux temps de l'empereur Henri VII, de Castruccio et de Jean Galéas Visconti . Au dernier moment le miracle se produisit. Ladislas, âgé seulement de 37 ans et fort vigoureux, fut frappé, à Pérouse, d'une étrange maladie. Dans d'atroces douleurs, il fut transporté à Rome et de là, par mer, à Naples où il mourut, comme étaient morts Henri VII, Castruccio et le Visconti, au moment où ils étaient un grave danger pour Florence (Georges Dumon, Les Albizzi, histoire et généalogie d'une famille à Florence et en Provence du onzième siècle à nos jours, 1977 - books.google.fr).
Ladislas
S'il n'y a pas de "Ladislas" dans la nouvelle, il y en a dans la vie de Marcel Proust avec les proches de son père les Puslowski.
Le parrain de Robert Proust, le comte Sigismond Ladislas Adam Félix Nicolas Puslowski est né le 17 décembre 1848 à Albertyn, en Russie (aujourd'hui en Biélorussie) et décédé le 3 mars 1913, à Cracovie. Il épousa Marie Éléonore Romaine, comtesse Moszynska (1845-1926), le 12 novembre 1870. Ils eurent trois fils, dont le deuxième est né en France : Emmanuel, dit «Nelo» (1871-1915); Xavier, dit «Sawa» (1875-1968) (Ses noms français complets sont : «François Xavier Marie Pie Ladislas Wladimir Alexandre»); et Vladimir, dit «Miro» (1877-1899). Le frère aîné de Sigismond, Ladislas François Xavier Félix Adam, est né le 22 mars 1843, aussi à Albertyn, et décédé le 11 mars 1908, à Monaco. François Puslowski, qui signa au nom de son frère le certificat de baptême de Robert Proust, est l'époux de la marraine, Léontine Félicie Puslowska, née Wlodek Prawdzic (1844-1915). François et Léontine, mariés le 1er octobre 1869, eurent aussi trois enfants : Léontine Maria Puslowska (1870-1965); Ladislas Puslowski (1871-1964), tous deux nés en Pologne; et Charles Xavier Adalbert Puslowski (1878-1961), né à Paris. D'ailleurs, à la naissance de ce dernier, Léontine et son mari habitent au 50 boulevard Malesherbes, donc près de chez les Proust, qui habitent au 9 depuis 1873. Sigismond et François Puslowski sont les fils de Ladislas Jan Adam Puslowski et Geneviève, née princesse Drucka-Lubecka, mariés en 1839. Devenue veuve à 38 ans, elle s'installa avec ses enfants à Paris. Je ne sais à quelle date elle devint une amie d'Adrien Proust, qui soigna aussi ses fils, ses sœurs et plusieurs de ses amis. Les lettres datées d'Adrien à Geneviève Puslowska s'échelonnent entre juillet 1864 et juin 1865, mais les lettres non datées pourraient élargir cette fourchette chronologique. Car il est certain qu'Adrien fréquenta la comtesse jusqu'à la mort prématurée de celle-ci en 1867. Ses lettres révèlent qu'ils se voyaient assez souvent, Adrien allant régulièrement dîner chez elle, et l'emmenant parfois au théâtre ou à des expositions. Adrien Proust et la comtesse sont devenus, au fil des ans, des amis assez intimes, tout en continuant d'entretenir des rapports de médecin à patient. Cette relation est bien antérieure au mariage d'Adrien et Jeanne Weil. Madame Proust comprit ensuite le véritable «culte» qu'Adrien «consacrait» à Geneviève Puslowska, comme le montre la seule lettre de Jeanne Proust à Sigismond Puslowski qui nous est parvenue. La correspondance entre plusieurs membres de la famille Puslowski témoigne que la femme d'Adrien devint à son tour leur amie. Après la mort de la comtesse, Adrien continua à être le médecin de ses deux fils, puis des enfants de ceux-ci. Le fonds Puslowski présente un très grand nombre de lettres de cette famille, sur plusieurs générations, que je n'ai pu encore dépouiller de façon exhaustive, mais celles que j'ai étudiées à ce jour attestent la confiance et l'amitié que Sigismond et François, ainsi que leurs épouses et leurs enfants , ont eues pour Adrien Proust.
D'après la seule lettre de Marcel Proust qui mentionne les Puslowski, il semblerait que ce soit plutôt Léontine Puslowska qui joua son rôle de marraine. Bien que Nelo ait résidé assez longtemps à Paris, dans son enfance puis pendant ses études à l'École centrale, il y a peu de traces d'une amitié entre les fils Proust et lui. On se demande si Marcel Proust apprit que Nelo fut tué à la guerre juste quelques semaines après qu'il se souvenait justement de lui en juin 1915. Je n'ai, à ce jour , retrouvé qu'une seule lettre de Sigismond qui mentionne Robert Proust. Le 28 juin 1885, lors d'un séjour à Paris, il écrit à sa femme, comme à son habitude en français, mais cette fois il insère quelques mots en polonais pour décrire précisément les fils d'Adrien Proust, qui ont alors 14 et 12 ans : «Les enfants de Proust sont jolis & fort bien élevés, prawdziure panicze [de vrais petits seigneurs], très polis ce qui détonne à Paris où cela n'existe plus.» Mais au fil des années, Sigismond se détache d'Adrien Proust comme médecin, lui préférant un jeune docteur, Minos Nicolétis, qu'il appelle toujours uniquement par son prénom. Il le recommande alors plusieurs fois (Pyra Wise, Les Puslowski, parrain et marraine de Robert Proust avec une lettre inédite d'Adrien Proust, Bulletin d'informations proustiennes N° 48, 2018 - books.google.fr).
Onomastique
La mort de Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie réunit Baladassare, Bohème, Jean Galéas, Castruccio nomls que l'on retrouve dans l'histoire européenne.
On constate que les variantes des noms-personnages sont au nombre de six : Girolamo devient Castruccio, Assunta se change en Lucretia; Beppo en Rocco. La Duchesse d'Alériouvres est transposée en Duchesse de Bohème, mais une occurrence "duchesse d'Alériouvres" est maintenue en partie première du récit, avec comme résultat le gain d'un personnage. Il en va de même pour Cardenio qui prend nom de Jean Galéas pour l'ensemble du récit, sauf dans le premier paragraphe de la première partie; là encore, par dédoublement d'un personnage, un supplémentaire est gagné. Il en va de même pour la transformation de Beppo en Rocco. Cette reformulation du nom propre est deux fois étonnante : d'une part, elle touche surtout des personnages secondaires (sauf Cardenio/Jean Galeas, proche cousin de Baldassare Silvande), d'autre part, elle n'entraîne aucune modification actancielle : le récit maintient strictement ses structures narratives. A changement de nom propre ne correspond aucune altération de récit. Et si, lorsque des variantes lexico-sémantiques se manifestent, celles-ci se justifient de la variation des significations qu'elles entraînent, une réécriture de noms des personnages qui n'influence pas leurs rôles dans le récit paraît accuser un caractère de gratuité absolue, et contraint à une interrogation qui dépasse nécessairement les limites mêmes de ce seul récit : ou bien, elle infléchit l'enquête vers les autres constituants de l'ouvrage (les Plaisirs et les Jours), ou bien, vers les secrets de l'écriture proustienne, mais vraisemblablement vers les uns et les autres. Si l'on construit en colonnes (voir tableau) les deux paradigmes de noms propres, en opposant celui de la Revue Hebdomadaire à celui de Les Plaisirs et les Jours, on aperçoit (et cela n'est pas négligeable) l'augmentation du nombre des acteurs-personnages, de treize à seize, sans que cet accroissement actoriel provoque une altération des liens narratifs. Le nouveau partage des fonctions de Beppo, Cardenio et de la duchesse d'Alériouvres ne connaît pas de répercussion au niveau des rôles des autres personnages. Où est donc située, dans ces conditions, la variation ? Ce ne peut être qu'au plan du sémantisme même, de manière directe ou indirecte. La question que le "change" du nom propre oblige à poser est bien celle du contenu variant, par exemple, dans la substitution de Jean Galeas à Cardenio. Mais il y a peu de chance de saisir la différence si l'analyse n'embrasse pas l'ensemble même des deux paradigmes et ne cherche pas à les structurer. Il est possible de dessiner une découpe fondée sur les critères linguistiques, en prenant en considération l'appartenance des noms propres à la langue d'une ethnie. On définit alors les sous-ensembles suivants : noms propres de la "francité", noms propres de "l'italianité", de "l'extranéité" (signifiant marqué d'une langue définie, mais dont le référent est celui d'une ethnie autre) et "personnages sans noms propres" (la "belle-soeur", "maîtresse anonyme" de la section deuxième).
Le troisième sous-ensemble, à l'intersection du champ de "l'italianité" et de "la francité", dont on révélera l'ambiguïté est constitué du passage d'un nom propre d'une seule unité Cardenio à un nom propre de deux unités Jean Galéas (prénom plus un nom qui peut être patronymique). Six fois dans le texte la transformation, très systématiquement, se réalise. L'effet est, d'abord, la création, par dédoublement, d'un personnage supplémentaire : le texte définitif ( 1896 ) maintient au début du récit le nom de Gardenio , à la troisième phrase, "un grand cheval comme celui de M. Cardenio". Ailleurs, dans le texte, c'est Jean Galeas qui advient de Cardenio. Ce M. Cardenio n'est plus qu'un personnage-postiche, un familier probablement de Baldassare Silvande, une "connaissance". Mais Cardenio appartient au texte "Personnages de la comédie mondaine". On l'y retrouve avec Girolamo et Castruccio, et défini comme un "snob". Membre de cette société de Bergame qui inspire à l'écrivain novateur des "réflexions" qui "appliquées à une autre (société) perdraient leur part de vérité"... Personnages de la comédie mondaine que Les Plaisirs et les Jours définissent et animent, de-ci, de-là, dans tel ou tel récit. Cardenio est donc reformulé en Jean Galeas le seul acteur-personnage dont on connaît le nom et le prénom. Il est, là, proposé, comme si le lecteur devait le connaître ou, du moins, le reconnaître... Sans lien avec les autres textes du volume (PJ), il ne reste plus qu'à tenter de le retrouver dans le dictionnaire de l'histoire. Dictionnaire, en termes propres, puisque j'ouvrirai le Dictionnaire Universel de Pierre Larousse, ouvrage contemporain de Les Plaisirs et les Jours, à l'article Galeas que je lis référé à deux noms qui portent haut l'italianité, Sforza et Visconti. Renvoyé à l'article Sforza, je lis que Jean Galeas est un double prénom, une fois celui d'un Sforza, un autre celui d'un Visconti. Ont bien existé, au 15e siècle, Jean-Galeas Sforza, duc de Milan, né en 1468, mort par empoisonnement à vingt-six ans; Jean-Galeas Visconti, au 14e siècle, né en 1347, mort en 1402. Transformant Cardenio en Jean Galeas, transposant le lecteur d'une ambiance d'italianité, à une autre où le prénom Jean évoque la "francité" (mais Galeas, quoi donc ?), suscitant le recours à l'érudition lexicographique et historique pour laisser voir, en filigranes de connotations, les hauts personnages de la noblesse italienne, Proust-écrivain explore la substance de nom propre et la force poétique dont il est chargé. Il indique que la matérialité même du langage, dans la singularité étroite qu'un patronyme y acquiert, est source principielle de l'écriture. C'est en ces variantes, dans leur pluralité et diversité, au long des Plaisirs et des Jours que se dévoile, dès l'origine de l'oeuvre proustienne de manière symptomale, ce travail poétique du langage, qui n'en finira plus, dès lors, de s'amplifier (Jean Peytard, Syntagmes: Didactique, sémiotique, linguistique, 1971 - books.google.fr, Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, 1896 - fr.wikisource.org).
Trouves tu bien Pauline de Dives née de Gouvres - ou née de Guivré - ou née d'Aleriouvre ou née de Fréhel. Du reste dans le Tout Paris il y a un M. de Dreux ce qui nous gênerait peut-être. Car pour la signature, on signe très souvent de Dreux de Dives ce qui ôterait le calembourg (Correspondace Marcel Proust, Philip Kolb, 1904, 1970 - books.google.fr).
Pour les principaux noms de la Recherche, Proust a beaucoup hésité; la Recherche semble partir quand les noms «corrects» sont trouvés; et l'on sait qu'il y a dans le roman lui-même une Théorie du Nom propre (Roland Barthes, Marcel Proust, Mélanges, 2020 - books.google.fr).
La duchesse de Bohème
Henri VII de Luxembourg (né vers 1278/1279 à Valenciennes et mort le 24 août 1313 à Buonconvento, aux environs de Sienne) est un prince de la maison de Luxembourg, fils du comte Henri VI. Il succède à son père en tant que comte de Luxembourg en 1288. Élu roi des Romains en 1308 sous le nom d'Henri VIII après l'assassinat d'Albert Ier de Habsbourg, il est sacré empereur le 29 juin 1312. Pendant la courte période de son règne, une première étape de l'accession des Luxembourg au pouvoir est franchie avec l'acquisition du royaume de Bohême. Henri est le premier roi germanique à recevoir la couronne impériale depuis l'époque de Frédéric II de Hohenstaufen et le premier des trois souverains du Saint-Empire issus de la dynastie des Luxembourg (fr.wikipedia.org - Henri VII de Luxembourg).
Le nom de la duchesse apparaît deux fois à quelques lignes d'intervalle avec un effet désagréable sur Baldassare :
"Pourtant, une semaine à peu près avant sa mort, l’annonce d’un bal chez la duchesse de Bohème où Pia devait conduire le cotillon avec Castruccio qui partait le lendemain pour le Danemark, réveilla furieusement sa jalousie."
Jean Galéas
Jean Galéas Visconti, en italien Gian Galeazzo Visconti, est un noble né le 16 octobre 1351 à Milan et mort le 3 septembre 1402 à Melegnano, seigneur de Milan en 1385, puis duc de Milan en 1395. En 1385, aidé par sa mère Blanche, Jean Galéas renverse son oncle et beau-père Barnabé. Dès lors, ses ambitions n'ont plus de limites : en 1387, il soumet Vicence et Vérone; en 1390, c'est Padoue qui est annexée; le 11 mai 1395 il obtient de l'empereur Venceslas Ier l'élévation au titre de duc contre 100000 florins d'or; ses prétentions de soumettre tout le nord de la péninsule italienne le lancent ensuite à la conquête de Pise, Pérouse, Assise et Sienne. Florence, qui se sent directement menacée par les Visconti, arme une ligue qui met un terme à ses projets pan-italiens (fr.wikipedia.org - Jean Galéas Visconti).
Sur 7 apparitions du nom, 4 sont en rapport avec son attitude moqueuse avec Baldassare : "Il se rappelait même la violence de sa colère le jour où son cousin Jean Galéas s’était moqué de lui", "les moqueries de Jean Galeas", "il ne douta plus que Jean Galeas, en taquinant son oncle", "Jean Galeas, qui le savait guéri, le contredit violemment et le plaisanta.".
Castruccio
Castruccio Castracani, né en 1281 à Lucques, mort le 3 septembre 1328 à Lucques, est un condottiere, qui fut duc de Lucques. Pendant un règne de quinze ans, il ne cessa pas un instant de combattre ; mais comme il menait toujours ses armées de victoires en victoires, et qu’il les entretenait aux dépens des ennemis, il ne paraissait point épuiser son petit Etat ou d’argent ou de soldats. Dans l’année 1320, Castruccio conquit sur les Florentins plusieurs forteresses du val d’Arno inférieur, la Garfagnana, la Lunigiana et une partie de la Rivière du levant de Gênes. En 1325, il soumit la ville de Pistoie et tout son territoire, et il consolida cette conquête par la grande victoire qu’il remporta le 23 septembre à Altopascio, sur Raimond de Cardona et les Florentins. Il ravagea ensuite tout de Florence, d’où il enleva, pour l’ornement de Lucques, les tableaux et les statues dont les riches citoyens décoraient déjà leurs palais. Il donna tout l’appareil d’un triomphe à son retour de cette expédition : le général ennemi, qu’il avait fait prisonnier, marchait devant son vainqueur avec le char sacré des étendards florentins, que les Italiens appelaient le Carroccio. En 1327, il accueillit en Toscane Louis de Bavière, qui se rendait à Rome pour prendre, malgré le Pape, la couronne impériale. Louis trouva dans Castruccio son conseiller le plus fidèle et son plus ferme appui ; pour le récompenser, il érigea en duché les États qu’il gouvernait, savoir : Lucques, la Lunigiana, Pistoie et Volterra, et il lui fournit l’occasion de soumettre aussi bientôt après la république de Pise. Au milieu de tant de gloire, Castruccio fut averti que la ville de Pistoia lui avait été enlevée par les Guelfes le 27 janvier 1328. Il partit aussitôt pour la recouvrer; il en entreprit le siège, qui fut soutenu par les habitants avec la valeur plus opiniâtre. Castruccio déploya plus que jamais, dans cette occasion, la supériorité de ses talents militaires ; il réduisit à l’inaction une armée bien plus forte que la sienne, que les Florentins envoyaient contre lui pour le forcer à lever le siège. Il prit enfin Pistoia le 3 août 1328 ; mais les fatigues auxquelles il s’était livré sans relâche lui causèrent une pleurésie dont il mourut le 3 septembre de même année (fr.wikipedia.org - Castruccio Castracani).
Castruccio qui passe pour un ami sûr peut se permettre de trahir chacun de ses amis en particulier. Quant à l'ami trahi, on dit de lui qu'il doit être un scélérat pour avoir été lâché par un ami comme Castruccio (Henri Bonnet, Le progrès spirituel dans l'œuvre de Marcel Proust, Tomes 1-2, 1946 - books.google.fr).


A gauche : Jean Rochefort dans L'Homme qui tua Don Quichotte de Tim Burton, 2018, pinterest.com - à droite Andre Gill, Henri Rochefort en Don Quichotte, illustration de couverture du magazine 'L'Eclipse', 7 juin 1868, www.meisterdrucke.fr
Cardenio
L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantes Première partie date de 1605 (philo-lettres.fr).
Dans la troupe qui se forme autour de Don Quichotte et qui se rend à l'hostellerie, il n'y a pas assez de montures pour les porter tous :
On convint que le curé monterait seul sur la mule, et que de loin en loin le barbier et Cardenio prendraient à leur tour sa place jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, qui était à deux lieues de là. Ils allaient donc trois à cheval, don Quichotte, la princesse et le curé, et trois à pied, Cardenio, le barbier et Sancho (XXV) (Miguel de Cervantes Saavedra, L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, Tome 1, traduit par F. Delaumay, 1884 - books.google.fr).
Si tous les personnages se rencontrent «par hasard» dans l’auberge, est-ce une facilité que s’accorde le romancier ? Ou plutôt, si le monde est un labyrinthe, n’est-ce pas là qu’a lieu son déchiffrement par le biais de la littérature ? Car, durant cette longue séquence, le récit linéaire des aventures de don Quichotte éclate en faveur de la multiplicité des interventions de chacun, ce qui implique la confrontation avec autant de points de vue différents et la juxtaposition d’expériences d’écriture différentes engendrant autant de formes de récits. Comme dans le cadre des recueils de nouvelles de Boccace ou de Marguerite de Navarre, la confrontation entre devisants a lieu dans un lieu clos et isolé qui réunit les personnages, lesquels vont raconter leurs expériences : la somme des récits résume le monde. Cervantès, et c’est son audacieuse originalité, ne se contente pas, à la différence des auteurs précités, de la forme de la nouvelle «à l’italienne», mais il tente de faire coïncider la variété des formes du récit avec la multiplicité des expériences rapportées.
On peut regrouper les trois récits Cardenio et Lucinde (24 et 27), Dorothée (28), les amours de Claire et de don Louis (43) qui ont en commun de parler de l’amour et des couples séparés par la force des préjugés sociaux et, notamment, par la morale aristocratique où s’affrontent souci de l’honneur et vanité masculine pour séduire et tromper. Drames sur scène et nouvelles espagnoles reposent bien souvent sur l’opposition, au cœur de l’idéologie et des mentalités du temps, entre la valeur sociale fondamentale (l’honneur) et l’esprit de conquête, volontiers anarchisant, du noble qui se pose en s’opposant à l'ordre établi. La femme apparaît ainsi comme une conquête glorieuse, alors qu’elle est en même temps la dépositrice de l’honneur familial.
Indépendamment de l’esthétique qui oppose et réunit à la fois ces deux types de récits (Le Curieux impertinent (33 et 34) et le récit du Captif (39 à 41)), ce qui contribue encore à les rapprocher, c’est le lieu et l’auditoire qui leur servent à l’un et à l’autre : tous les principaux personnages sont réunis à l’auberge pour apprécier ces deux histoires. La nouvelle du Curieux impertinent, prétendument trouvée à l’intérieur d’un bagage oublié, est en fait parfaitement intégrée à la trame de l’ensemble des récits et à leur thématique.
Don Quichotte, significativement, n’a pas assisté à la lecture du Curieux, comme pour mieux dire que le monde de la chevalerie et celui de la nouvelle ne sont pas compatibles : cette dernière est d’ailleurs mise en scène selon le protocole venu du Décaméron, avec description des devisants qui assistent à la lecture (finale de 32 : «s’il en est ainsi, dit le curé à l'invitation de Cardenio, je la veux lire à tout le monde par curiosité, peut-être y trouverons-nous quelque plaisir»), introduction et situation du récit à la manière de Boccace (Didier Souiller, L'ingénieux Cervantès et le "roman moderne" - sflgc.org, Miguel de Cervantes Saavedra, L'Ingénieux Chevalier Don Quichotte de la Manche, traduit par Charles Furne, Tome I, 1858 - books.google.fr).
The "Tale of Foolish Curiosity" takes place in Florence. It tells of two inseparable friends, Anselmo and Lothario. Anselmo marries Camilla, and soon after begs Lothario to attempt to seduce her as a test of her fidelity. Lothario reluctantly accepts. The story runs its logical course to Anselmo's death of grief on his discovery that friend and bride are lovers. This interpolated "exemplary novel" helps establish our changing attitude toward the protagonist. If Don Quixote has been consistently presented as a man of faith, Anselmo is the man of reason. This is shown when he compulsively tests his wife's fidelity. As Lothario tells him as he tries to dissuade him, he is like the Moors, who cannot accept the Catholic faith without mathematical and tangible proofs. Cervantes implies that if Don Quixote's orientation toward existence is erroneous, the solution is not to be found in an opposite orientation of rational empiricism, which if pursued leads to death. The story is also interesting in its deviation from the standard 17th-century concept of honor, since Anselmo, who by the code of honor exemplified in the theater of the time should have killed Camilla and Lothario, forgives them on his deathbed. He recognizes that he has gone against nature in his pursuit of certainty. Lothario and Camilla die in the end, he in battle, and she of grief in a convent, but not at the hands of the wronged husband (Gregor Roy, Miguel de Cervantes Saavedra's Don Quixote, 1998 - books.google.fr).
Comment lire un texte qui n'existe pas, représenter une pièce dont le manuscrit s'est perdu ? C'est la question que pose Cardenio — une pièce jouée en Angleterre pour la première fois en 1613, attribuée à Shakespeare, dont le succès fut européen, dont le manuscrit ne fut jamais retrouvé, dont la trame est un conte inséré dans un épisode du Quichotte et qui circula dans les grands pays européens où il fut traduit et représenté parfois plusieurs décennies avant que l’œuvre de Cervantès ne soit traduite à son tour, au point que pour finir plus personne ne fit le rapprochement entre le texte de Cervantès et la pièce attribuée à Shakespeare... (Sur Cardenio entre Cervantès et Shakespeare, Histoire d'une pièce perdue, de Roger Chartier, 2011 - www.college-de-france.fr).
Il n'y a rien d'autre à faire dans la vie... Lire et relire Don Quichotte. Le reste n'a aucune importance. Je passe au peigne fin la narration. Comment se lasser de ces lacets à délacer ? La subtilité de Cervantès est effrayante : il suffit de lire la nouvelle du Curieux malavisé pour rester prostré devant la modernité psychologique de l'écriture tortueuse du manchot divin. On comprend là ce que Molière, Marivaux, Feydeau, Courteline et Sacha même lui doivent pour leur nerf vaudevillesque. La lamentable histoire du cocu de Florence, ce pauvre Anselme masochiste pur, envoûté par le «trop beau pour être vrai», cocu par mesure de précaution, perfectionniste jusqu'au danger !... Tout le conte, que Cervantès intègre si bien dans la quête chevaleresque du Quichotte, est mené de main de maître, truffé de remarques époustouflantes sur les femmes et l'amour. Entre la tragédie et les mathématiques, ce fait divers, aux rouages d'une finesse qui fait presque mal à la tête, m'a profondément embarqué (Marc-Edouard Nabe, Journal intime: Nabe's dream, juin 1983-février 1985, 1991 - books.google.fr).
Le nom de Cardenio ne se trouve qu'une fois dans la mort de Baldassare :
"— Monsieur Alexis, ne pleurez pas comme cela, M. le vicomte de Sylvanie va peut-être vous donner un cheval.
— Un grand cheval, Beppo, ou un poney ?
— Peut-être un grand cheval comme celui de M. Cardenio. Mais ne pleurez donc pas comme cela… le jour de vos treize ans !".
Alexis
Le nom Alexis diminue en quantité plus on va vers la fin de la nouvelle : 29 occurrences sur un total de 37 dans le chapitre I.
Alexas, comme Alexis, est un diminutif d'Alexander. Ainsi cet Alexandre de Laodicée dont parle Plutarque dans la Vie d'Antoine, ch. LXVII et LXXXIII, est nommé plus communément Alexas» (J. V. LE CLERC.) (Oeuvres complètes de Cicéron, Volumes 19 à 20, 1892 - books.google.fr).
Son innocence démasque l'hypocrisie sociale et l'indifférence cynique de chacun qui se protège de la mort de l'autre par le mensonge, mais aussi la frivolité humaine qui parasite le face à face d'un être avec sa mort prochaine. Tel est ce qui donne à la nouvelle sa résonance ironique et tragique : le point de vue de l'enfant fait éclater la vérité de ce qui devrait être : Baldassare se détournera des vanités mondaines et parlera de sa propre mort. Il sera «grandi» par l'approche de la mort : Alexis se le représentait aussi beau, mais plus solennel et plus parfait encore qu'il ne l'était auparavant. Oui, solennel et déjà plus tout à fait de ce monde. Aussi à son désespoir se mêlait un peu d'inquiétude et d'effroi (Monique Gosselin, La mort de Baldassare Silvande, La Nouvelle II, Nouvelles et Nouvellistes au XXe siècle, 1992 - books.google.fr).
Le nom d'Alexis peut, en effet, comme le suggère Detlef Brüning, renvoyer à la légende de saint Alexis. Son point de vue donne à la nouvelle une sorte de «fraîcheur» enfantine. On le voit rêver, comme les héros de contes, à son avenir : Toujours à cheval, il serait élégant comme une dame, et splendide comme un roi (Monique Gosselin, La mort de Baldassare Silvande, La Nouvelle II, Nouvelles et Nouvellistes au XXe siècle, 1992 - books.google.fr).
Le roi Alexandre de Macédoine dompte le cheval Bucentaure à la tête aussi grosse que celle d'un bœuf.
A la Vie de saint Alexis si l'on ajoute l'Alexandre d'Alberic de Besançon et Gormund et Isembard, on a à peu près tout ce que nous a laissé, tout ce que nous connaissons, en tout cas, des écritures du XIe siècle (Pascal Poirier, Le parler franco-acadien et ses origines, 1928 - books.google.fr).
La version vernaculaire de la Vie de saint Alexis a vraisemblablement vu le jour vers 1050 dans le milieu clérical de la Haute-Normandie. Elle pourrait être l'œuvre soit d'un chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Rouen, Thibaut de Vernon (hypothèse de Gaston Paris, 'La Vie de Saint Alexis' 1872, p. 43-45 : cette hypothèse placerait le chanoine de Rouen en bonne compagnie, aux côtés du chanoine bisontin Auberi, qui composa vers 1100 le premier roman d'Alexandre; mais relevons l'admirable lucidité de Gaston Paris : «Toutefois ce n'est là qu'une hypothèse, et si elle n'a rien contre elle, elle a le défaut de n'avoir pour elle aucun fait positif»); soit d'un moine anonyme rattaché à l'abbaye du Bec (hypothèse de Legge reprise et développée par Molk) (François Zufferey, La Tradition manuscrite du Saint Alexis primitif. In: Romania, tome 125 n°497-498, 2007 - www.persee.fr).
Dans la Xe édition de la Chrestomathie de l'ancien français de Bartsch-Wiese on lit le début du plus ancien texte ancien français traitant la matière d'Alexandre, dans la forme suivante : Dit Salomon al primier pas, / quant de son libre mot lo clas, / 'est vanitatum vanitas / et universa vanitas'. / poyst lou me fay m'enfirmitas, / toylle s'en otiösitas, / solaz nos faz antiquitas / que tot non sie vanitas.
Dans ce Fragment d'Alexandre d'Albéric (de Besançon ? Pisançon ? Briançon ? Byzance ?), le roi macédonien est comparé à Salomon : "Rey furent fort e mol podent e de pecunia manent, rey furent sapi e prudent" (vv. 19–21). On est tenté de traduire les trois derniers mots par "sages et prudents". Or, si l'on se réfère à l'interprétation scholastique de prudentia, une telle traduction devient plutôt superficielle. En effet, dans la Summa (SS Q art. 6), Saint Thomas d'Aquin écrit : "nam sensus prudentiae etiam intellectus dicitur". Cette suggestion se trouve d'ailleurs dans le Convivio de Dante : "Bene si pone prudenza, cioè senno, per molti essere morale virtù; ma Aristotele dinumera quelle intra li intelletuali" (IV, ch. 17, 1. 78, éd. Moore) (A. Serper, Le vocabulaire de la 'connaissance' dans la poésie des troubadours, Stylistique, rhétorique et poétique dans les langues romanes, 1986 - books.google.fr).
La légende d’Alexandre le Grand est présente dans tous les temps et toutes les latitudes culturelles et littéraires : du Roman d’Alexandre il existe des versions en grec, latin, syriaque, arménien, etc. avec d’innombrables traductions dans les langues vernaculaires du Moyen Âge occidental (du français à l’islandais, de l’allemand à l’italien). Figure mythique et archétype de la fascination du pouvoir et de la connaissance en tant que conquête et franchissement des limites, Alexandre est aussi un personnage historique : la mythographie du conquéreur macédonien se développe en suivant les lignes, souvent convergentes, de la fictio littéraire et de la reconstruction historique. L’étendue de ses conquêtes semble donc se refléter dans une tradition historico-littéraire d’une ampleur impressionnante : le Roman d’Alexandre est, pendant le Moyen Âge, l’œuvre qui connaît, après les Évangiles, le plus grand nombre de traductions. Il faut tout d’abord observer que le roman en ancien français – avec ses ancêtres en langue d’oïl – est l’expression d’un ensemble de voix qui se su perposent, exactement comme son correspondant grec attribué au Pseudo-Callisthène.
L’Alexandre d’Alberich (datable «vers 1100»), suspendu entre epos et roman, engendre le mythe du héros macédonien dans la littérature française médiévale, en se rattachant à une tradition gréco-latine séculaire. Les 105 octosyllabes distribués en XV laisses généralement rimées (avec un nombre variable de vers : de 6 à 10), qui racontent la naissance et l’éducation d’Alexandre le Grand, sont transmis par un seul manuscrit : Firenze (Florence), Biblioteca Medicea Laurenziana, Plut. 64.35, ff. 115v-116r (= F, IXe siècle), manuscrit ‘monographique’, contenant les Historiae Alexandri Magni Macedonis de Quinte-Curce. L’«alevament» (‘éloge’) d’Alexandre est anépigraphe et dépourvu de la rubrique attributive ; le nom de l’auteur n’émerge pas des vers et il est non plus présent dans le prologue, qui est le lieu député à l’auto-nomination. Malgré ce silence et l’exiguïté du corpus textuel, l’Alexandre dépasse ses limites culturelles et linguistiques pour être traduit «in dutisken» par le Pfaffe Lambrecht, originaire probablement de Trévire ou de Cologne, vers la moitié du XIIe siècle (Alexanderlied). Le texte d’Alberich se situe donc sur une ligne prestigieuse qui relie les monuments gallo-romains des origines au monde allemand du Moyen Âge : je pense évidemment aux Serments de Strasbourg et au Rithmus Teutonicus (ou Ludwigslied) copié à la fin du codex de Valenciennes qui conserve la Séquence de Sainte Eulalie (Giovanni Borriero, Sources et auteurs dans la matière d’Alexandre : considérations préliminaires, Medioevi N° 2, 2016, p. 74-76).
Ce fragment, dont le texte et la traduction occupent les premières pages du présent recueil, a été écrit par une main du XIIe siècle sur deux pages restées blanches dans un ms. de Quinte Curce, conservé à la Laurentienne, à Florence. Il fut découvert en 1852 ou 1853 par un érudit allemand qui s'est fait depuis, comme poète et romancier, une brillante réputation, M. Paul Heyse, et fut par lui publié en 1856, avec quelques notes de MM. Mahn et C. Hofmann. Depuis lors il a été plusieurs fois réédité et commenté. (Paul Meyer, Alexander le Grand dans la littérature française du Moyen Âge, Tome 2, 1886 - books.google.fr).
«Le Fragment [d'un roman] d'Alexandre» a été l'objet d'études nombreuses et de plusieurs éditions de référence dont celles de Paul Meyer, 1886, Alfred Foulet, 1949, F.F. Minetti, 1977, Mölk Holtus, 1999. [...] Le Catalogus codicum latinorum Bibliothecæ Mediceæ Laurentianæ, édité en 1775 sous les auspices de Pierre Léopold de Toscane, avait déjà bien cerné le problème de cette insertion : «Notandum inter paginas 115 & 116 quæ ad supplendam lacunam vacuæ supererant, fuisse æque antiqua manu interposita Gallica quædam carmina in laudem Alexandri Magni, quæ inc. Dit Salomon ad primier pas Quant de son libre mot Lo clas est vanitatum…» (Michael Kramer, Sources littéraires des Curiositez françoises d'Antoine Oudin, Revue de linguistique romane, 2002 - books.google.fr).
Ruskin et Florence
Rien n'est plus éloquent que la liste de ceux qui, à Florence, sont les chefs des divers mouvements esthétiques : Giotto, Fra Angelico, Masaccio, Botticelli, Domenico Ghirlandajo, Ghiberti, Donatello, Luca della Robbia, Verrocchio, le Vinci, Andrea del Sarto, Michel Ange, Raphaël, Brunelleschi la filiation est unique... Cette histoire artistique vit entière dans Florence, ville si complète encore, Florence, dont chaque monument presque marque un des degrés de l'admirable épanouissement - aussi naturel et aussi vigoureux que celui d'une forêt. A toute cette phalange artistique ajoutez le nom de cet autre Florentin, Dante Alighieri, qui domine tout ce monde nouveau de sa pensée fécondante et de son harmonieuse musique, et vous pourrez comprendre les sentiments de piété, de respect et d'amour que l'on éprouve en cette ville des fleurs.
J'ai acheté les Mornings in Florence de Ruskin c'est un livre violent et substantiel, mais fort précieux pour comprendre l'art primitif italien. Ruskin est, avec Carlyle, un des plus grands remueurs d'idées de l'Angleterre. - En aurait-on envie on n'ose plus rien dire contre Giotto après avoir lu son chapitre intitulé : the Golden Gate... Il se résume en une phrase césarienne: If you canbe pleased with this, you can see Florence. But if not, — by all means amuse yourself there, if you find it am?sing, as long as you like; you can never see it. A lire Ruskin on croirait vraiment qu'il s'agit du chef-d'œuvre des chefs d'œuvre et l'on est assez surpris d'être en présence de quatre personnages bâtis tout d'une pièce et raides sous leurs vêtements, jouant, à la façon naïve et maladroite des acteurs de Mystères, une scène de la Bible (Casimir Stryienski, Croquis italiens, L'Ermitage, Volumes 3 à 5, 1892 - books.google.fr, fr.wikipedia.org - Casimir Stryjenski).
Si la traduction de Sésame et les lys marque un progrès sur celle de la Bible d'Amiens, cela ne prouve nullement que Proust avait, dans l'intervalle entre ces deux volumes, appris l'anglais. Ce progrès s'explique tout simplement par la plus grande attention avec laquelle Proust aura fait corriger son texte par ses amis. Ses collaborateurs furent nombreux. J'ai pu en compter au moins sept : Mme Proust, Robert d'Humières, Marie Nordlinger, Antoine et Emmanuel Bibesco, Léon Yeatman, Robert de Billy.
Le roman Jean Santeuil contient des allusions à Ruskin qui remontent manifestement au-delà de la période des traductions. Les mentions de Ruskin indiquent que l'éveil chez Proust d'un intérêt pour Ruskin remonte à 1895 (Philip Kolb, Proust et Ruskin ; nouvelles perspectives. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1960, n°12 - www.persee.fr).
Willie Heath
Proust aimait faire le portrait de ses amis. Au moment où Robert de Billy, qui reste pour cette année 1893 un confident précieux, partait pour Berlin, Marcel lui adressa une «Chanson sur Robert», à la manière à la fois de Verlaine et du music-hall. [...] Billy attribue ce poème (jamais cité), où Marcel se moque de sa raideur protestante, aux reproches qu'il avait adressés à son ami sur sa vie mondaine et sentimentale. Celle-ci s'enrichit de la rencontre d'un jeune Anglais, Willie Heath, converti au catholicisme à douze ans et fréquentant, lui aussi, l'abbé Pierre Vignot (1858-1921) (Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, biographie, 1996 - books.google.fr).
Lorsqu’il paraît, en 1896, ce «recueil de petites choses» s’intitule Les Plaisirs et les Jours, et comporte un hommage des plus émouvants — assurément le plus beau texte du recueil - à un seul de ces amis disparus, Willie Heath, en raison «de certains scrupules de la famille Aubert» (Robert de Billy, Hommage à Marcel Proust, p. 28). Willie Heath meurt à Paris, le 3 octobre 1893. Le 5 novembre, Proust écrit à Robert de Billy : «Je publie cette année un recueil de petites choses dont vous connaissez déjà la majeure partie. J’avais eu tout de suite la pensée de dédier ce petit livre à la mémoire de deux êtres que j’ai connus peu de temps mais que j’ai aimés, que j’aime de tout mon cœur, Edgar Aubert - et Willie Heath que, je crois, vous n’avez pas connu, qui est mort de la dysenterie il y a à peine un mois — et qui après une vie d’une admirable élévation est mort avec une résignation héroïque qui, s’il n’était mort dans le catholicisme auquel il s’était converti à l’âge de douze ans (il était né protestant) serait identique à ce que vous m’avez rapporté de la fin d’Edgar. […] La famille de Heath a paru heureuse de ce projet.» Edgar Aubert (1869?1892) serait, par sa grand-mère (née Anne Camille Heath), un cousin germain de Willie Heath.
Comme l’a remarqué Francine Goujon, cette dédicace contient un cryptage autobiographique : le prénom Willie «offre une anagramme du nom de la mère [Jeanne Weil], premier mot de la dédicace comme Proust est le dernier» (Thierry Laget et Pyra Wise Proustiana, Swann : l’hypothèse Willie Heath, 2021 - proustonomics.com).
Si les noms avaient de l'importance pour Proust, alors la traduction française du nom du dédicataire des Plaisirs et les Jours peut avoir de l'importance. "heath" se traduit par bruyère ou lande.
Proust savait, suivant le précepte de son maître La Bruyère, que «c'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule». Mais Proust a la prétention de refléter avec plus d'exactitude la réalité psychologique que celle de La Bruyère. (Pierre Robert, Jean de Pierrefeu et Marcel Proust. Une correspondance inédite, janvier-décembre 1920, Revue d'histoire littéraire de la France, Volume 79, 1979 - books.google.fr).
Proust : «Style et pensée, tout va du même mouvement aisé, souple, presque aérien», Edouard Rod voit à travers ce livre «pointer un La Bruyère de notre monde et cela est très révélateur», compliment équivoque qui laisse Proust toujours exquis de mondanité, sinon dupe. «fier, confus, reconnaissant et charmé» Léon Blum, de même, louera Proust d'avoir réuni «tous les genres et tous les charmes», tout en trouvant l'ouvrage «trop coquet et trop poli». Un incident grave devait cependant opposer, au sujet de ce livre, Proust et la plus mauvaise langue de l'époque : Jean Lorrain. Jean Lorrain n'aimait pas Marcel Proust qu'il prenait pour un petit snob infiltré dans la coterie de Robert de Montesquiou («Montesproust»). Ce livre précieux et cher préfacé par France, illustré par Madeleine Lemaire, lui parut être la concrétisation de l'amateurisme littéraire mondain, chose qu'exécrait. Dans un chronique du Journal, il attaquera l'ouvrage avec férocité : «suaves mélancolies, d'élégiaques veuleuries, des petits riens d'élégance et de subtilité, de tendresses vaines, d'inanes flirts en style précieux et prétentieux» (Pierre Kyria, De Proust à Montherlant, Magazine littéraire, Numéros 115-125, 1976 - books.google.fr).
Duck Soup
La Soupe au Canard ou Soupe au canard (Duck Soup) est une comédie américaine, interprétée par les Marx Brothers (Groucho, Harpo, Chico et Zeppo), réalisée par Leo McCarey, sortie en 1933. Le film raconte l'histoire de Rufus T. Firefly, qui arrive au pouvoir à Freedonia sur les recommandations de Mrs. Teasdale. Mais il accumule les gaffes au point de provoquer la guerre avec le pays voisin, Sylvania.
La richissime madame Teasdale (Margaret Dumont) exige, en échange de son aide financière, que Rufus T. Firefly (Groucho) soit placé à la tête du pays de Freedonia, qui croule sous les dettes. Pendant ce temps, le pays de Sylvania, une puissance voisine, tente d'envahir Freedonia. L'ambassadeur sylvanien, Trentino (Louis Calhern), s'évertue à charmer Mrs. Teasdale et manigance un coup d'État. Pour ce faire, il tente de compromettre Firefly grâce à ses espions, Chicolini (Chico) et Pinky (Harpo).
En guise de dénouement, Trentino est fait prisonnier par les frères Marx qui le bombardent de fruits. Trentino a beau se rendre, Firefly refuse de s’arrêter tant qu'il reste des fruits à lancer. Madame Teasdale entame l’hymne national de Freedonia sur un air d’opéra, si bien que les frères Marx la prennent à son tour pour cible. (fr.wikipedia.org - La Soupe au canard).

Chico Marx dans Duck Soup, 1933, raremeat.blog
Chico Marx, de son vrai nom Leonard Marx, né le 22 mars 1887 à New York et mort le 11 octobre 1961 à Hollywood, l'aîné des cinq Marx Brothers, est un acteur comique juif américain, mais également un pianiste. Sur scène, Chico Marx jouait toujours le personnage stéréotypé d'un Italien en utilisant un accent qu'il conserva dans tous les films des Marx Brothers (fr.wikipedia.org - Chico Marx).
Léonard.
Il existe un Sylvania dans l'état d'Ohio.

Gaye E. Gindy, Trini L. Wenninger, Sylvania, www.arcadiapublishing.com
General David White is considered the founder of Sylvania as the first pioneer settler and town supervisor, originally from Palmyra, New York. In 1832, White was given the title of General (possibly after services rendered during the War of 1812), which allowed him to explore the western Lake Erie region. (en.wikipedia.org - Sylvania Ohio).
Chicolini historique
Ladislas Ier de Naples, qui appartient à la branche hongroise des Angevins et qui tente d'écarter Louis II d'Anjou, recrute Braccio da Montone pour lutter contre Florence et le pape en 1392. Peu de temps après, Pérouse annonce être prête à annoncer sa reddition à condition que Braccio ne la gouverne pas. Ladislas accepte et éloigne Braccio qui se rapproche alors des Florentins (fr.wikipedia.org - Braccio da Montone).
Le grand schisme d'Occident entraîne l'anarchie à Rome, et Ladislas envisage de rattacher les États pontificaux à son royaume. Appelé par les Colonna, il se présente à Rome pour en demander la seigneurie, mais le peuple romain chasse Ladislas et son escorte. Il revient avec une armée de douze mille hommes et conquiert Rome et sa région, puis il s'attaque à Florence, voulant constituer un royaume d'Italie. Mais Florence, par surenchère, achète une partie de ses mercenaires et obtient le concours de Louis II d'Anjou. Ladislas est battu à Roccasecca, mais Louis d'Anjou ne sait pas exploiter ses succès. Ladislas, après quelque temps de paix, reprend la guerre contre Rome, s'empare de la ville et envisage une nouvelle fois d'attaquer Florence lorsqu'il tombe malade et meurt au Castel dell'Ovo à Naples en 1414 (fr.wikipedia.org - Ladislas Ier (roi de Naples)).
Quoique Braccio (da Montone, mort en 1424) fût actuellement Général de Florence, & qu'il agît sous son autorité, il y avoit si long-temps qu'il s'étoit mis dans une forte d'indépendance, & il avoit une si forte passion de se voir maître de Pérouse, qu'il refusa de se désister de son entreprise, & congédia les Députés avec une réponse peu satisfaisante. Il s'empara ensuite des forts & des villes des environs; il defit totalement Chicolini (général des Napolitains autrement Ceccolino de Michelotti) & Malatesta, qui s'avançoient au secours de Pérouse, & les fit tous deux prisonniers. La ville se rendit alors à lui, & l'on dit qu'il la gouverna avec beaucoup de douceur & d'équité. Les Florentins regarderent les succès de Braccio avec une grande indifférence, parce qu'ils étoient assurés de sa fidélité envers leur République, & qu'ils pouvoient toujours l'empêcher d'entreprendre de passer les bornes de son autorité. Florence avoit alors à redouter un autre ennemi aussi puissant que nouveau. Jean (Marie) Visconti, fils aîné de (Jean) Galéas, ayant été assassiné par ses sujets (1412), eut pour successeur son frere Philippe, qui avoit les qualités de son pere & de son aïeul, & autant ou même plus d'ambition. La foiblesse & les divisions des Ministres de son frere avoient mis en mauvais état les affaires de sa Maison; Philippe les rétablit bientôt, & se rendit redoutable aux Florentins (Histoire universelle, depuis le commencement du monde jusqu'à présent, Tome 92, 1786 - books.google.fr, Biographie universelle, Tome 2, 1843 - books.google.fr).
What, then, is Jewish humor in the Marx sense, when considered in the context of Proust ? Like A la recherche du temps perdu, films such as Duck Soup, Horse Feathers, and A Night at the Opera are centrally concerned with class distinctions, and it is one of the peculiarities of both these bodies of work that their protagonists, Proust's hero and Groucho's characters, S. Quentin Quayle, Otis B. Driftwood, Captain Spalding, and, especially, Professor Quincy Adams Wagstaff, president of Huxley College - hyperbolic (if nominal) Gentiles all, let us not forget - manage to gain admittance, in ways that are not entirely clear, to the most exclusive of clubs. It is what happens once they are there that is so different. Proust'protagonist is there to observe, Groucho's character to let Harpo and Chico in and then destroy the place from inside. I would like to conclude by suggesting that the unlikely couple played by Proust and the Marx Brothers is in fact represented within the Recherche itself, by Swann and Bloch, the decorous, assimilated dandy and his crazy, vulgar counterpart. And that finally, one of the enduring, if generally unacknowledged, appeals of the novel is the spectacle, which does indeed make us uncomfortable, of Proust in the swimming pool, perpetually wading in up to the knees (Elisabeth Landenson, Proust and Marx Brothers, Proust and the Arts, 2015 - books.google.fr).
«Insigna pontificum Romanorum et cardinalium XII. Insignia Florentinorum», [S.l.] Italien, Mitte 16. Jh. [BSB Cod.icon. 277] -- f°1r: Il giglio fiorentino. In tutti i manoscritti Fugger (Cod.icon. 266÷279) molti cognomi sono scritti in maniera sbagliata [MG], fr.pinterest.com
La cité assiégée
Florence ville à la fleur de lys, ville cultivant les arts...
Malgré les «légendes», il sera, sinon lu, au moins regardé par tous les admirateurs de la grande artiste qui m’a fait avec simplicité ce cadeau magnifique, celle dont on pourrait dire, selon le mot de Dumas, «que c’est elle qui a créé le plus de roses après Dieu». M. Robert de Montesquiou aussi l’a célébrée, dans des vers inédits encore, avec cette ingénieuse gravité, cette éloquence sentencieuse et subtile, cet ordre rigoureux qui parfois chez lui rappellent le XVIIe siècle. Il lui dit, en parlant des fleurs :
«Poser pour vos pinceaux les engage à fleurir.
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Vous êtes leur Vigée et vous êtes la Flore
Qui les immortalise, où l’autre fait mourir !»
(Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, 1896 - fr.wikisource.org).
Le lys rouge, ou lys martagon comme on dit dans le midi de la France, est la fleur de la métamorphose. Il renvoie, dans la mythologie, à l'épisode dans lequel Hyacinthe, jeune amant d'Apollon, meurt tragiquement à la suite d'un accident; le dieu transforme alors son éphèbe en végétal, afin qu'il puisse renaître indéfiniment sans perdre toutefois la marque visible de sa blessure (Régis Testamanzi, Aspects de la guerre chez Céline et Cenbdrars, L'Année Céline, Volume 2006, 2007 - books.google.fr).
Le Lys rouge est le seul roman mondain d'Anatole France, écrit en 1893 et publié en 1894, d'abord en cinq livraisons à partir d'avril et juin 1894 dans la Revue de Paris, et immédiatement après en volume chez Calmann-Lévy. D'abord conçu sous le titre "Terre des Morts", expression qui renoue avec une affaire poético-politique déclenchée par le poème "Le dernier chant du pèlerinage de Harold" d'Alphonse de Lamartine, dès sa première publication le roman n'a jamais porté que son titre final. Il fait allusion à la ville de Florence: le lys rouge est son emblème depuis la victoire des Guelfes sur les Gibelins au XIIIe siècle. Son symbolisme le rattache à la mort et, comme symbole de l'amour charnel, il s'oppose au lys blanc associé au culte de la virginité, évoqué au 15e chapitre (fr.wikipedia.org - Le Lys rouge).
Anatole France, l'auteur de la Préface injustement décriée des Plaisirs et les jours, fut le premier à attirer l'attention sur les effets de ces variations de poésie et fiction, faisant remarquer que dans ce qu'il appelle le calendrier des Plaisirs et les jours les tableaux du ciel, de la mer et des bois, qui succèdent aux portraits et aux peintures de genre, font sonner alternativement les heures de la nature et les heures humaines (PJ, 3-4). C'est en partie cette interférence de genres qui donne aux premiers récits de Proust cette souplesse qui les différencie des nouvelles de Balzac ou de Stendhal, et qui rappelle les affinités de sa prose avec celle de Rousseau, Chateaubriand, Flaubert et Baudelaire. L'influence de Chateaubriand sur la conception et le style des Plaisirs et les jours sera décisive. Les structures qui combinent narration et poésie dans les «Regrets, rêveries couleur du temps» se retrouvent dans les montages de poésie et de fiction qui, de Jean Santeuil à la Recherche, combinent description naturelle et méditation philosophique (Vincent Laisney, Le miroir et le chemin, l'univers romanesque de Pierre-Louis Rey, 2006 - books.google.fr).
"Nous formions alors le rêve, presque le projet, de vivre de plus en plus l’un avec l’autre, dans un cercle de femmes et d’hommes magnanimes et choisis, assez loin de la bêtise, du vice et de la méchanceté pour nous sentir à l’abri de leurs flèches vulgaires" (Dédicace) (Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, 1896 - fr.wikisource.org).
Comme une cité assiégée, les concerts d'amis choisis sont en butte aux attaques qui ne seront pas que mondaines au cours du XXe siècle.

Siège de Florence de 1529 : fresque de Vasari et de Stradano, 1558 - Palazzo Vecchio, Florence, www.meisterdrucke.fr

