Partie IX - Synth√®se   Chapitre LVII - Calendrier   Calendrier et Bibles   

La Bible est omnipr√©sente dans la civilisation m√©di√©vale. Avant la p√©riode carolingienne, le texte biblique, texte sacr√© et faisant autorit√©, est ainsi soigneusement transmis de g√©n√©ration en g√©n√©ration. La Renaissance carolingienne repr√©sente une rupture dans l'histoire de la transmission du texte biblique. La Bible est alors copi√©e, r√©vis√©e et √©tudi√©e pour la lire dans sa puret√© originelle. La Bible doit alors s'imposer comme le livre d'une soci√©t√© tout enti√®re, chr√©tiens ou pas. L'int√©r√™t de Charlemagne pour le texte biblique s'explique principalement par l'enjeu politique, unifier son empire g√©ographiquement et religieusement par la liturgie romaine. Mais ce mouvement de renaissance ne suscite pas l'√©mergence d'une v√©ritable culture la√Įque ind√©pendante. La r√©forme vient d'en haut et passe uniquement par la hi√©rarchie religieuse de l'empire.

Le roi est considéré comme le mandataire de Dieu auprès de tous les hommes. A ce titre, il doit s'efforcer de favoriser le salut de ses sujets, mais il établit également son autorité sur toute l'Eglise et sa supériorité face au Pape. La supériorité du temporel face au spirituel est défendue par Alcuin, Théodulf et d'autres conseillers. Pour favoriser sa réforme, Charlemagne ordonne qu'un soin particulier soit accordé à l'éducation des clercs, que des bibliothèques se constituent dans tous les monastères et évêchés, et enfin que des scriptoria se développent afin d'aider à la transmission des textes bibliques et liturgiques, qui doivent être en outre corrigés. Il encouragea aussi les sciences dans le seul but d'une meilleur connaissance des voies de Dieu.

Il n'existe pas chez Charlemagne de volont√© de faire r√©aliser une √©dition "critique" de la Bible, selon notre terme actuel, ou de faire √©tudier les variantes du texte biblique. Il s'agit bien plus de r√©tablir une orthographe, une syntaxe et une graphie correctes. C'est pr√©cis√©ment cette pr√©occupation de r√©tablissement de l'orthographe et de la syntaxe qui anime Alcuin lorsqu'il entreprend ses r√©visions bibliques. Alcuin (19 mai), Th√©odulf (18 d√©cembre), et d'autres lettr√©s entreprennent sous l'impulsion imp√©riale des r√©visions du texte biblique, en se fixant pour but de retrouver le texte √©tabli par J√©r√īme. La post√©rit√© des Bibles d'Alcuin imposeront la version hi√©ronymienne de la Bible √† l'Occident, au d√©triment des versions vieilles- latines.

Les révisons d'Alcuin et de Théofulf ne sont donc pas isolées. Ils sont devancés par Maudramne, abbé de Corbie de 772 à 781, dont le texte utilise pour la première fois connue la minuscule caroline ; par l'ensemble de manuscrits, connu sous le nom de "groupe d'Ada", produit peut-être à Aix-la-Chapelle entre 781 environ et 814 ; et par Angilram, évêque de Metz, mort en 791, avec une bible en un seul volume comme le feront Alcuin et Théodulf.

L'influence des Bibles d'Alcuin est due tr√®s largement √† la pr√©√©minence du scriptorium de Tours, √† l'adoption de la minuscule caroline et √† la grande renomm√©e d'√©rudit qu'Alcuin a acquise. D'origine anglo-saxonne, Alcuin, n√© √† York dans le Northumberland de l'√©poque, est un tr√®s proche conseiller de Charlemagne. Il multiplie les missions pour Charlemagne, accumule les charges abbatiales, et enfin il devient abb√© de Saint-Martin-de-Tours √† partir de 796, o√Ļ il r√©side jusqu'√† sa mort en 804. Ses liens avec l'Angleterre n'ont jamais √©t√© rompus malgr√© ses nombreuses responsabilit√©s dans l'Empire carolingien: il y conserve des correspondants, et en fait venir des moines et des manuscrits. Son r√īle dans la mise en Ňďuvre de la r√©forme carolingienne, en inspirant de nombreuses d√©cisions royales, est d√©cisif.

Pour la f√™te de No√ęl 801, Alcuin offre √† l'Empereur, alors √† Aix-la-Chapelle, par l'interm√©diaire de son disciple Fr√©degise, une √©dition compl√®te de la Bible, accompagn√©e d'une lettre de d√©dicace √† Charles. Ses Bibles sont r√©alis√©es en un seul volume, le texte est dispos√© en en deux colonnes, l'√©criture utilis√©e est la minuscule caroline. Sous l'abbatiat de Fr√©degise (807-834), disciple d'Alcuin, les paragraphes sont hi√©rarchis√©s √† l'aide de majuscules de tailles diff√©rentes. Lors des abbatiats du comte Adalhard (834-843), et du comte Vivien (843-851), les manuscrits s'enrichissent d'ornements et d'enluminures. Les pillages normands (en 853, 872, et en 903) mettent fin √† la riche production du scriptorium de Saint-Martin-de-Tours dont l'activit√© ne reprend que dans la deuxi√®me moiti√© du X√®me si√®cle, mais dans la pauvret√©. Alcuin utilisait des manuscrits existant dans le Nord de la France √† son √©poque, peut- √™tre utilise-t-il √©galement une Bible northumbrienne, car on sait qu'il fait venir des manuscrits de Northumbrie en 797.

La révision du texte biblique de Théodulf est plus "scientifique" selon nos critères actuels que celle d'Alcuin. L'évêque d'Orléans, depuis 798, réalise un travail de critique textuel important, dépassant les prescriptions de Charlemagne. Son travail est interrompu par sa déposition et son exil en 818. Théodulf cherche à diffuser la meilleure version transmise du texte biblique, en comparant les manuscrits et les différentes leçons qu'il peut recenser, ne cherchant pas à établir une nouvelle traduction biblique - il ne lit ni le grec ni l'hébreu. Six Bibles de Théodulf nous sont parvenues. Remarquables réalisations calligraphiques et artistiques, elles comportent d'abondantes gloses marginales minutieuses, organisées selon un système d'abréviations et de renvois, afin de recenser les différentes leçons. Leur format, plus petit que chez Alcuin, est relativement réduit de manière à être facilement consultable. L'écriture employée est une minuscule caroline d'influence wisigothique. On relève aussi dans les six manuscrits des particularités orthographiques dénotant des habitudes wisigothiques, Théodulf ayant conservé de nombreux liens avec sa région d'origine, que ce soit l'Espagne ou la Septimanie. Le texte biblique transmis par les six manuscrits bibliques issus du scriptorium de l'évêque d'Orléans est celui de la vulgate, à l'exception du livre de Baruch (28 septembre) qui est donné dans une version vieille-latine.

L'évêque d'Orléans conçoit ses Bibles comme des instruments de travail en vue d'une réflexion théologique, exégétique, et ne les imagine pas comme des instruments figés, ce qui explique la diffusion relativement limitée des Bibles de Théodulf.

Tel le roi Josias, Charlemagne r√©tablit la Loi √† l'int√©rieur de l'Empire, et diffuse le texte sacr√©, dans la cadre de cette r√©forme religieuse qui exige la purification et l'unification des pratiques religieuses et la r√©organisation des cultes. La r√©forme religieuse voulue par Charlemagne est donc un succ√®s si l'on se place du point de vue de l'histoire du texte biblique. Les Carolingiens l√®guent un texte biblique corrig√© et mis en ordre. Les r√©visions bibliques de Maudramne, d'Angilram et celle de Th√©odulf, de grande qualit√© scientifique, ne peuvent faire face √† la concurrence des Bibles alcuiniennes, qui s'imposent gr√Ęce √† l'extr√™me vitalit√© du scriptorium de Tours et √† la grande qualit√© des bibles alcuiniennes sur le plan mat√©riel. La grande avanc√©e de la r√©forme carolingienne c'est d'avoir permis une interrogation f√©conde sur le texte biblique. Le renouvellement des √©tudes bibliques rend possible le formidable d√©veloppement des √©tudes ex√©g√©tiques √† l'√©poque carolingienne.

Sources

Caroline Chevalier, Les révisions bibliques carolingiennes, http://www.scielo.org.ar/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0327-50942006000100001&lng=es&nrm=iso&tlng=fr