Partie III - Th√®mes   Chapitre XXXIV - Double Zach√©e   

Une seule fois le Seigneur a parlé : deux fois je L'ai entendu

Psaume 61,12

Lorsque l'on rencontre Zach√©e, on a la f√Ęcheuse impression de loucher, de voir double. Tout commence par son d√©doublement parmi les saints de France. En effet deux l√©gendes le rattachent √† un certain Sylvain et √† un certain Amadour. Zach√©e aurait donc deux tombeaux, celui de La Celle dans le Cher et celui de Rocamadour.

Citation évangélique

Dans la première bible imprimée en France et qui le fut à Lyon par Barthélmémy Buyer en 1476, ainsi est relaté l'épisode Zachée : " Jhus issant alors par iherico et un homme q'avoit nom zachée et estoit prince des publicans et estoit riche crut veoir ihesus et il ne pouvoit pour la turbe car il estoit de petite stature lors corut il devant et monta en ung arbre qui est appelé sigamor q'1 le peut veoir. Et quand ihesus vint la il regarda en hault et lui dit zachée descens en bas legierement car il me couvient auiourdhui demourer en ta maison. Et incontinent il descendit et le receut a grant joie en la maison. Et quand tous virent ce ilz murmurerent disans quil estoit alle a homme pécheur. Et zachée estant devant nostre Seigneur lui dit Sire vesci la moitie de mes biens q ie donne aux pouvres et se iay voullu auscune chose a aultruie ie rends à quatre doubles. ihesus lui dit salud est fait hui en ceste maison pource que le filz d'abraham y est descendu. Le filz de l'homme vint saulver ce qui estoit peri.[1] "

Les deux tombeaux de Zachée

Rabelais dans son Quart Livre mentionne les moines (musaphis) de Saint-Ayl qui revendiquaient la possession du corps de saint Sylvain. Saint-Ayl serait Saint-Ay (prononcer Saint-Y) et les moines appartiendraient à l'abbaye de Voisins qui en fait était monastère de nonnes. Rabelais semble prudemment parler des moines de Saint-Mesmin de Micy et du corps de saint Sylvain d'Anjou.

Pr√™tre, notre Sylvain aurait √©t√© envoy√© en Gaule par saint Pierre, avec un compagnon du nom de Silvestre et une jeune femme, Rod√®ne. Mais ce dernier mourut en chemin et Sylvain retourna √† Rome et en r√©f√©ra √† Pierre qui lui confia son b√Ęton pastoral avec lequel il ressuscita Silvestre. Saint Sylvain √©tait particuli√®rement honor√©, d√®s le IX√®me si√®cle, en Berry (Levroux, La Celle). Le fianc√© de Rod√®ne, Corusculus, vint la chercher √† Gabatum (Levroux) pour la ramener en Italie. Afin de le d√©courager, elle se d√©figura en se mutilant le visage, mais saint Sylvain la gu√©rit d'un signe de croix et Corusculus se convertit sur le champ. Cette sainte, baptis√©e " santo Roundino " en occitan √©tait l'objet d'un culte dans la cit√© de Le Vigan (Lot) qui d√©pendait de l'archev√™ch√© de Bourges. On v√©n√©rait sa statue dans la chapelle Notre- Dame de l'H√īpital o√Ļ les enfants maladifs et " grognons " √©taient conduits (le verbe " roundina ", en langue d'oc, signifie grogner)[2].

Le tombeau de Sylvain se trouvait primitivement √† Levroux mais il fut d√©m√©nager au XV√®me ou au XVI√®me si√®cle √† La Celle dans la chapelle Saint-Sylvain puis dans l'√©glise paroissiale en 1897. Le gisant figure saint Sylvain rev√™tu des habits sacerdotaux, la t√™te pos√©e sur deux coussins superpos√©s que portent deux anges, un genou en terre ; les c√īt√©s du soubassement d√©veloppent la l√©gende de saint Silvain, ap√ītre berrichon confondu avec Zach√©e, chef des publicains. La chapelle poss√®de des vestiges du XII√®me si√®cle dans le transept nord, du XIII√®me si√®cle dans le chevet (actuellement en ruine). Des restaurations fin XV√®me et d√©but XVI√®me ont eu lieu pour la famille Gouge. Notons qu'un Martin Gouge (1397 - 1444) fut √©v√™que de Chartres, Clermont, Lu√ßon, tr√©sorier du duc de Berry et emprisonn√© par le duc de Bourgogne apr√®s l'assassinat du duc d'Orl√©ans en 1407.

L'autre tombeau de Zach√©e se trouve donc √† Rocamadour. Dans la crypte Saint-Amadour, sous la basilique, se trouvait le corps du saint qui fut mis en pi√®ce en le 3 septembre 1562 par les protestants. Saint Antonin, archev√™que de Florence, rapporte dans le livre de ses Chroniques la l√©gende qui fait d'Amadour le Zach√©e des Evangiles : " Martial, cousin d'Etienne, premier martyr, n'√©tant encore √Ęg√© que de quinze ans, fut, d'apr√®s l'ordre de J√©sus- Christ, baptis√© par le bienheureux Pierre avec ses parents, et admis au nombre des soixante- douze disciples de notre Seigneur, auquel il demeura continuellement attach√©. On pr√©tend que c'est l'enfant qui avait les cinq pains d'orge et les deux poissons multipli√©s par Notre- Seigneur, ainsi qu'il est rapport√© au sixi√®me chapitre de saint Jean. Il vint √† Rome avec le bienheureux Pierre, ap√ītre, et fut par lui envoy√© en Gaule, ayant dans sa compagnie Amateur et V√©ronique son √©pouse, qui fut famili√®re et amie de cŇďur avec la vierge Marie. Or, ce Zach√©e se consacra √† la vie solitaire sur une roche appel√©e aujourd'hui Roc d'Amadour, et y finit ses jours. Quant √† V√©ronique, elle suivit saint Martial dans ses pr√©dications, et vint au territoire Bordelais, o√Ļ elle atteignit une grande vieillesse. Le bienheureux Martial, primat de toute l'Aquitaine, √©leva en ce lieu un autel √† la bienheureuse Vierge Marie[3] ".

Amadour √©tait certainement l'objet d'un culte local avant le X√®me si√®cle et il est bien rest√© le patron de l'√©glise paroissiale. Mais il entrait en concurrence avec Marie. D√®s 1105 date la premi√®re mention certaine de l'√©glise Sainte-Marie ou Notre-Dame sur une bulle du pape Pascal II. Au XII√®me si√®cle l'essor du p√®lerinage marial, malgr√© le regain de notori√©t√© du saint apr√®s la d√©couverte de son corps en 1166, √©clipsa Amadour qui √©tait sp√©cialement invoqu√© pour les morts et la d√©livrance des √Ęmes du purgatoire.

" Irr√©elle splendeur au d√©tour de la c√īte, mirage brun et mauve, Rocamadour la haute surgit, escaladant de son farouche √©lan le sauvage canyon qui la porte " (Victor Hugo)

Selon Fulcanelli, " on montre encore, √† Rocamadour (Lot), une gigantesque statue de saint Christophe, √©lev√©e sur le plateau Saint-Michel, qui pr√©c√®de l'√©glise. √Ä c√īt√©, on remarque un vieux coffre ferr√©, au-dessus duquel est fich√© dans le roc, et retenu par une cha√ģne, un grossier tron√ßon d'√©p√©e. La l√©gende veut que ce fragment ait appartenu √† la fameuse Durandal, l'√©p√©e que brisa le paladin Roland en ouvrant la br√®che de Roncevaux. Quoi qu'il en soit, la v√©rit√© qui se d√©gage de ces attributs est fort transparente. L'√©p√©e qui ouvre le rocher, la verge de Mo√Įse qui fait jaillir l'eau de la pierre d'Horeb, le sceptre de la d√©esse Rh√©e, dont elle frappe le mont Dyndime, le javelot d'Atalante sont un seul et m√™me hi√©roglyphe de cette mati√®re cach√©e des Philosophes, dont saint Christophe indique la nature et le coffre ferr√© le r√©sultat " (Fulcanelli, " Le Myst√®re des Cath√©drales et l'interpr√©tation √©sot√©rique des symboles herm√©tiques du grand Ňďuvre ", Fayard, 1925). Mais peut-√™tre se trompe-t-il, sachant qu'il s'agit plut√īt d'une fresque de saint Christophe. Roland est aussi en lien avec Roncevaux, sur les trac√©s " espagnols ", et avec Br√™me, sur les trac√©s " allemands ".

Double

Une navigation sur internet renvoie avec insistance ce dédoublement au sujet de l'épisode de Zachée.

Tout commence par ce qui semble pure curiosité. " Zachée est confronté à un double problème. Dans l'immédiat, il s'agit de bien choisir l'arbre il va grimper pour voir passer le cortège. Son problème de fond, c'est que sa réputation de publicain se traduit par une excommunication de fait : tel est le sort que la communauté politico-religieuse juive réserve à ceux qui travaillent pour le compte de l'ennemi et qui se remplissent les poches sur le compte de leur peuple. En grimpant sur son sycomore (rappelez-vous que cet arbre est réputé indéracinable, tout comme la réputation qui emprisonne notre héros), Zachée cherche sans doute une bonne place, mais probablement aussi une échappatoire. Comme on le comprend ! Se voyant lui-même par le regard des autres, il pense qu'il est un être détestable et coupable d'exister. Donc, il faut se fuir soi-même ! Or, sa vie est une attente - un avent - mais il ne le sait pas, car personne ne le lui a révélé. Alors, il comble comme il peut les trous de son existence inacceptable et il essaie de survivre avec les moyens du bord.[4] " Jésus le voit dans son arbre et s'intéresse à lui. Le scandale est double : Jésus délaisse la foule pour l'individu, et il réhabilite celui que tout le monde condamnait.

Mais aussi, " ce scandale a une double dimension : morale et religieuse. Dimension morale tout d'abord. J√©sus est all√© loger chez le chef des collecteurs d'imp√īts, des gens de fort mauvaise r√©putation. Ils l√®vent l'imp√īt pour les Romains mais se servent au passage. D'o√Ļ leur richesse. Ils pressurent les paysans et sont sans piti√© pour les pauvres. Comment un homme de Dieu peut-il aller loger chez un tel individu, sans approuver ce comportement, sans se rendre complice, d'une fa√ßon ou d'une autre, avec cette fa√ßon d'agir ? " D√©cid√©ment, il n'y a plus de bien ni de mal. Il n'y a plus de morale. ", pensent les foules de J√©richo.

Mais ce scandale a aussi une dimension religieuse : aller loger chez quelqu'un, c'est prendre son repas avec lui, c'est partager le m√™me pain, c'est demander √† Dieu de nous b√©nir. Or, comment peut-on √™tre en communion avec un p√©cheur, avec quelqu'un qui en prend et qui en laisse dans la Loi de Dieu, qui n'a pas montr√© de signe pr√©alable de repentance ? J√©sus, en offrant sa communion au p√©cheur qui le re√ßoit, ne relativise-t-il pas le p√©ch√© ? Le pardon de Dieu ne vient-il pas r√©compenser un changement de vie ? Mais, du c√īt√© de Zach√©e, dans son arbre, quel geste de conversion ? Il est venu voir J√©sus comme beaucoup de badauds √† J√©richo. Oui, pensent les foules, l'initiative de J√©sus est choquante. On ne voit pas comment Dieu pourrait approuver cela. J√©sus, d√©cid√©ment, n'est pas un homme de Dieu. Ce n'est qu'un provocateur. Les foules restent, en fait √† la surface des choses et des √™tres ; elles ne voient pas ce qui est en jeu. Elles ne voient pas l'action de Dieu qui est √† l'Ňďuvre.[5] "

Le salut s'est posé sur Zachée et se manifeste en deux temps en un " double "aujourd'hui" souligné par Jésus : Aujourd'hui(auiourdhui) il me faut demeurer dans ta maison, Aujourd'hui(hui).

Michel Scouarnec, pr√™tre du dioc√®se de Quimper et L√©on, note enfin apr√®s sa conversion sous le regard de J√©sus : " Zach√©e fait don de la moiti√© de ses biens aux pauvres, la moiti√© de lui- m√™me. Il partage tout en deux‚Ķ Les pauvres deviennent en quelque sorte la moiti√© de lui- m√™me. Et peut-√™tre apr√®s tout a-t-il port√© sur lui-m√™me un regard vrai et s'est consid√©r√© lui- m√™me comme un pauvre homme ? De plus, il promet r√©paration pour les vols qu'il a commis et se soumet √† une peine pr√©vue dans le droit romain en cas de vol manifeste - il travaillait pour Rome, l'occupant.[6] " Pour renforcer ce d√©doublement, Zach√©e s'engage √† rendre le double du double requis au maximum par la loi mosa√Įque, de ce qu'il a vol√©.

Dispute

L'√©pisode a √©t√© l'objet d'une dispute entre catholiques conventionnels et jans√©nistes, en t√©moigne le texte suivant de C√©sar Vichard de Saint-R√©al tir√© de L'Explication du discours de Zach√©e: " II n'est rien de plus naturel √† un homme qui re√ßoit pour la premi√®re fois chez lui des personnes d'un m√©rite extraordinaire pr√®s de qui on l'a voulu noircir, que de t√Ęcher d'effacer la mauvaise impression qu'elles peuvent avoir con√ßue de lui, en leur faisant conno√ģtre ce qu'il y a de plus louable & de plus √† leur gr√© dans fa mani√®re de vivre. Il n'est pas non plus √©trange, qu'un Partisan se pr√©tende homme de bien, quand il rend ce qu'il croit avoir pris injustement, & r√©pare par ses Aum√īnes ce qu'il y a de bl√Ęmable dans le luxe de sa Maison ; mais il est encore moins surprenant, que celui-ci en fit d'excessives. Comme fon empressement √† voir J√©sus-Christ, & √† lui ob√©ir, doit faire pr√©sumer que c'√©toit un bon homme, il est allez vraisemblable qu'il fit un excellent usage de ses grands Biens, pour se faire accroire √† lui-m√™me, qu'il pouvoit exercer en suret√© de conscience la Profession qui en √©toit la source ; & l'opposition, qu'il y avoir entre fa Religion & cette Profession, ne demandoit pas de moindres adoucissemens. Il n'y a rien jusques-l√† que de commun dans cette Histoire ; mais le Discours que le Fils de Dieu fit ensuite est d'un ordre diff√©rent. Comme toutes ses Paroles font Esprit& Vie, on peut leur donner toujours un sens myst√©rieux si l'on veut, & croire qu'il est n√©cessaire de raisonner pour les comprendre. Ce n'est pas qu'il soit absolument besoin de recourir au Myst√®re pour expliquer celles de cet Evangile. Il paro√ģt, ce me semble, assez clairement, que J√©sus-Christ voulant d√©truire la vaine confiance que Zach√©e avoir en ses Ňďuvres, & lui en inspirer une meilleure, lui d√©clare, que sa Maison a re√ßu le Salut ce jour-l√† seulement qu'elle avoit re√ßu le Sauveur. Ait Jesus ad eum, quia hodie salus domui huic facla est. Ensuite, pour faire cesser l'√©tonnement des Juifs qui √©toient pr√©sens, il ajoute que cet homme, qui leur sembloit si indigne de cet honneur par sa Profession, n'en √©toit pas pour cela moins qu'eux de la Semence d'Abraham ; & que cette indignit√© m√™me, bien loin d'√™tre un obstacle au Salut, √©toit plut√īt une esp√®ce de disposition √† le recevoir, puisque le Fils de l'homme √©toit venu chercher ce qui √©toit perdu. Eo quod & ipse filins sit AbrahŇď , venit enim Filius hominis quŇďrere & falvum facere quod perierat. Voil√† dans quel sens j'ai expliqu√© cet Evangile.

M. Arnauld pr√©tend, au contraire, que Zach√©e n'entendoit pas rendre compte au Fils de Dieu de sa conduite ordinaire , en lui disant, Je donne la moiti√© de mon Bien aux Pauvres ; & si j'ai fait tort √† quelqu'un de quelque, chose ,je lui rens quatre fois autant : mais qu'il vouloir seulement dire, qu'il faisoit dans l'instant m√™me une ferme r√©solution de donner au plut√īt aux Pauvres la moiti√© de son bien, & de rendre quatre fois autant qu'il se trouveroit avoir pris injustement. Il n'est pas difficile de choisir entre ces deux sens, sur leur simple exposition ; & je m'assure que tous ceux qui ne se feront engag√©s √† la lecture de cet Ecrit, que pour s√ßavoir qui a raison de M. Arnauld ou de moi, ne passeront pas outre. On s√ßait que dans toutes les Langues du Monde on se sert du Tems pr√©sent, comme Zach√©e, pour exprimer ce qu'on a coutume de faire. Quacumque libido est, Incedo folus , percontor quanti olus ac far, Fallacem Circum , vefpertinumque pererro Soepe forum , assisto divinis, inde domum me Adporri & ciceris refero laganique cat√Įnum, Coena minislratur, &c. On s√ßait, au contraire, qu'on ne peut employer le Tems pr√©sent √† signifier l'avenir m√™me le plus prochain, que par une esp√®ce de figure. Or M. Arnauld ne disconviendra pas, qu'on doit s'arr√™ter au sens litt√©ral de toute forte de Discours, & ne recourir au figur√©, que lorsque le litt√©ral implique contradiction, ou qu'il enferme quelque absurdit√© ou fausset√© manifeste. Ainsi, quand un homme qu'on appelle, r√©pond, fans bouger de la place o√Ļ il est, J'y vais , il est naturel d'entendre par ce Tems pr√©sent dont il se sert un futur tr√®s-prochain ; parce qu'autrement le sens de sa R√©ponse, √† la prendre au pied de la lettre, seroit faux ; puisqu'il ne va pas effectivement dans l'instant m√™me qu'il dit qu'il va : & il est n√©cessaire de juger qu'il veut seulement dire qu'il ira au plut√īt. Tout de m√™me, dans tons les Partages de l'Ecriture o√Ļ Dieu uqant de menace, & paroissant parler dans un esprit de Col√®re, de Vengeance, ou de quelque autre Passion, s'exprime par le Tems pr√©sent, Je viens , J'envoie, Je fais ; comme on ne menace pas de ce qui est pr√©sent, mais feulement de avenir , il est n√©cessaire d'expliquer ce Tems pr√©sent par le futur qui en est le moins √©loigne : & il est clair qu'il ne s'exprime de cette forte, que parce que le Pr√©sent touchant naturellement plus que l'Avenir, ce qui repr√©sente les maux, dont on menace comme pr√©sens, est beaucoup plus vif, & plus propre √† en inspirer la crainte, que fi on mena√ßoit par le futur ; & c'est en quoi consiste l'effet de ta Figure. Dare per figuram sententia vires, dit Quintilien. Mais quel besoin Zach√©e avoit-il de se servir de Figure, s'il e√Ľt eu dans l'esprit le sens que M. Arnauld lui attribue? Et n'auroit-il pas fait aussi bien conno√ģtre au Fils de Dieu la fermet√© de fon bon propos en disant qu'il alloit donner, comme M. Arnauld lui fait dire, qu'en disant par le Tems pr√©sent, qu'il donnoit, comme le Grec & la Vulgate le disent ? Pourquoi recourir au sens figur√©, pour expliquer le Discours de ce Publicain, qui, bien loin d'enfermer aucune contradiction √©tant entendu litt√©ralement, a un sens fi naturel & fi vraisemblable ; " Seigneur, je donne la moiti√© de mon bien aux Pauvres ; & si j'ai fait tort √† quelqu'un de quelque chose, je lui rens quatre fois autant. " Ecce dimidium bonorum meorum, Domine, do pauperibus ; & si quid aliquem defraudavi reddo quadruplum. En voici la raison.

M. ARNAULD.

La Particule Ecce, jointe √† un Pr√©sent marque tr√®s-naturellement ce que les Grecs appellent un Paulo-post-Futur [‚Ķ] Et on sent assez qu'Ecce venio est la m√™me chose, que Jam veniam, Je m'en vais venir, Je viendrai bient√īt ; Et de m√™me, Ecce sto ad ostium & pulso, Je ferai bient√īt √† la porte & je fraperai.[7] "

Cette dispute n'est sans doute pas sans rapport avec la position d'Alain de Solminhiac (Saint- Aquilin, 1593 - Mercu√®s, 1659), √©v√™que de Cahors responsable de Rocamadour. " La date de 1648 est celle de la premi√®re visite pastorale de Mgr Alain de Solminihac, √† Rocamadour, apr√®s des d√©m√™l√©s forts houleux avec les √©v√™ques de Tulle, seigneurs temporels des lieux. Or les iconographies choisies vont dans le sens des convictions de l'√©v√™que de Cahors, ultramontain et ultra-tridentin. Ici Amadour n'est pas Zach√©e, donc sa pr√©sence ne rattache pas les lieux √† l'aube des temps √©vang√©liques. L'Assomption est un th√®me fort de la R√©forme Catholique, face au protestantisme.[8] " L'√©v√™que de Cahors √©tait en effet un contempteur du protestantisme et du jans√©nisme. La position actuelle de l'Eglise catholique semble √©trangement se rapprocher de celle d'Antoine Arnauld, alors que celle-l√† pers√©cuta les jans√©nistes √† coup de bulles. " Peut-√™tre a-t-il dans son cŇďur l'aspiration √† un changement, √† une autre vie, mais rien ne nous est dit explicitement sur ce point dans notre texte. Par contre quand il voit sur lui le regard de J√©sus, quand il entend que J√©sus veut venir chez lui, un d√©clic se fait en lui. Il exp√©rimente ce que peut √™tre une nouvelle vie, le salut qui lui est donn√©. Par contre quand il voit sur lui le regard de J√©sus, quand il entend que J√©sus veut venir chez lui, un d√©clic se fait en lui. Il exp√©rimente ce que peut √™tre une nouvelle vie, le salut qui lui est donn√©. Alors, la joie l'envahit et il entre dans une autre logique de vie : " Voil√†, Seigneur, je fais don aux pauvres de la moiti√© de mes biens, et si j'ai fait du tort √† quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus.[9]"

" En recevant Jésus chez lui, Zachée est bouleversé. Avant cela, il était un homme seul, tout sec comme un arbre mort. Après avoir ouvert sa porte à Jésus, il est devenu comme un arbre qui reprend racine dans le sol[10] "

" La rencontre de J√©sus lui d√©montre qu'il est meilleur non seulement que ce que pensaient de lui ses compatriotes, mais que ce qu'il pensait de lui-m√™me. Il d√©couvre, √©bloui, que sa v√©ritable personnalit√© est ailleurs, dans un ailleurs de lumi√®re et de joie. Il per√ßoit un chemin d'all√©gresse qui est un chemin de partage : "je donne la moiti√© de ce que je poss√®de..." et il s'engage sur ce chemin avec l'apparente folie de la r√©surrection. Il n'est plus dans le monde des morts o√Ļ les loups d√©vorent les brebis innocentes et o√Ļ les rapaces accumulent leur butin dans leur aire solitaire. Il est dans le royaume de Dieu, dans le royaume des vivants. [11]"

" On retrouve ici le double accent que nous avions d√©j√† not√© dans la parabole du pharisien et du publicain : le salut est "cadeau", le publicain "est justifi√©" (sous-entendu il ne se justifie pas lui-m√™me). Mais il n'est pas passif pour autant : il "est justifi√©" parce qu'il accueille le salut donn√© par Dieu ; c'est la m√™me chose ici. Le salut est don de Dieu, cadeau de Dieu ; ce n'est pas Zach√©e qui est la cause de son salut, et pourtant son attitude d'accueil est indispensable pour que le salut advienne "aujourd'hui" pour lui. Comment ne pas faire le rapprochement avec le nom m√™me de la ville de Zach√©e, J√©richo, la premi√®re ville de la Terre Promise conquise par les tribus d'Isra√ęl ; ils ont toujours consid√©r√© cette conqu√™te comme un don de Dieu et non comme une victoire d√Ľe √† leurs propres forces. D√©cid√©ment, nous dit Saint Luc, le salut est toujours un cadeau. J√©richo, c'est aussi pour J√©sus, (dont le nom signifie Dieu sauve) la derni√®re √©tape de la mont√©e √† J√©rusalem o√Ļ s'accomplira le salut de l'humanit√© tout enti√®re. Certainement, en choisissant de s'inviter chez Zach√©e, J√©sus ne cherche pas √† donner une le√ßon : simplement, il r√©v√®le qui est Dieu, irr√©sistiblement attir√© par ceux qui sont en train de se perdre.[12] "

Sycomore

Le Figuier sycomore (Ficus sycomorus L.) appartient √† la famille des Morac√©es. Arbre de grande envergure atteignant parfois 20 m√®tres de hauteur, pouvant vivre plusieurs si√®cles et reg√©n√©rant tr√®s bien de souche ; √©corce grise ; nombreuses branches ; petits rameaux de couleur rouge-brun, √©cailleux, plus ou moins glabres ; feuilles d'un vert terne, enti√®res, g√©n√©ralement ovales, environ 7 x 10 cm, cord√©es √† la base, souvent obtuses √† l'apex (parfois arrondies), pubescentes ou glabres, l√©g√©rement rugueuses sur la face inf√©rieure. Les figues sont group√©es en panicules accroch√©s aux rameaux √Ęg√©s, globuleuses √† subovo√Įdes, tomenteuses, de couleur gris-orange, 2 x 2,5 cm. Comme pour le Figuier cultiv√©, les vrais fruits du sycomore sont des ak√®nes contenant chacun une graine. Ces ak√®nes, tr√®s nombreux, sont port√©s par un r√©ceptacle charnu qui les entoure et les enferme : c'est cet ensemble qui constitue la figue. Le nom botanique de ce fruit particulier est syconium (pluriel : syconia), qui donne en fran√ßais "sycone".

Le Sycomore, appel√© aussi Figuier des Pharaons, est pr√©sent partout dans la civilisation √©gyptienne ancienne. D'abord, des figues de sycomore portant l'incision caract√©ristique ont √©t√© retrouv√©es dans les tombeaux pharaoniques. Des figues de sycomore scarifi√©es sont figur√©es √©galement sur des fresques murales, notamment la peinture qui repr√©sente une table d'offrande d√©couverte dans la tombe de Nebamun (18√®me dynastie) √† Th√®bes. Des inscriptions hi√©roglyphiques (vocalisation suppos√©e : "nehet" pour le sycomore-arbre et sa figue, "neqaut" pour la figue quand elle a √©t√© scarifi√©e) sur des papyrus, des st√®les ou divers supports √©voquent les diff√©rents emplois qui √©taient faits de cette esp√®ce. Des dessins √©galement figurent cet arbre. Une vignette du papyrus du "Livre des morts" de Nakht, un scribe royal de haut rang de la fin de la 18√®me dynastie (1550-1295 av. J.-C.) repr√©sente nettement des sycomores et des palmiers-dattiers plant√©s g√©om√©triquement autour d'un bassin dans un jardin. Ensuite, l'√©tude dendrochronologique des objets en bois retrouv√©s lors de fouilles ont r√©v√©l√© l'omnipr√©sence du bois de sycomore dans l'artisanat de diff√©rents √Ęges de l'√©poque pharaonique et de la p√©riode copte : cercueils, mobiliers, manches d'outils, bibelots, etc. Enfin, le sycomore-arbre, qu'on trouvait √† l'entr√©e de tous les temples, √©tait associ√© √©troitement au culte d'Hathor, la d√©esse √©gyptienne de l'amour, √† t√™te de vache, fille de Nout et de R√©. L'introduction du sycomore dans la vall√©e du Nil serait contemporaine de la p√©riode √©gyptienne pr√©dynastique, c'est-√†-dire ant√©rieure au troisi√®me mill√©naire av. J.-C.

Dioscoride, note dans son De materia medica, Livre I (n¬į 181 et 182) : - n¬į 181, rubrique "Sukomoron" : "Sycomorum, appel√© √©galement Sycaminum par certains et dont le fruit porte aussi le nom de Sycomorum, ainsi nomm√© en raison de la fadeur de son go√Ľt. C'est un grand arbre, semblable au Figuier cultiv√©, √† suc abondant, √† feuilles semblables √† celles du M√Ľrier ; il porte des fruits, deux √† quatre fois dans l'ann√©e, non sur les rameaux extr√™mes comme le figuier cultiv√© mais sur le tronc comme le Figuier sauvage, plus doux que les figues encore vertes mais ne poss√©dant pas de graines et ne m√Ľrissant pas, sauf si on les entaille avec l'ongle ou avec [une lame] de fer. Le sycomore pousse beaucoup en Carie et √† Rhodes et dans les endroits peu fertiles pour la culture du bl√©. Il apporte un secours en p√©riode de p√©nurie de grains, du fait qu'il porte en permanence des fruits.

Le figuier sycomore est indig√®ne en Arabie tropicale et au Y√©men o√Ļ il fructifie et se reproduit sans l'intervention de l'homme. Mais tous les auteurs s'accordent √† dire qu'en Egypte et au Proche-Orient le Ficus sycomorus a √©t√© introduit en provenance d'Afrique de l'Est o√Ļ on retrouve √† la fois l'esp√®ce √† graines (non parth√©nocarpique) et son insecte pollinisateur, Ceratosolen arabicus. Cet insecte n'aurait pas fait le voyage lors du transfert de son v√©g√©tal-h√īte en Egypte, qui a d√Ľ se faire sous forme de boutures. En l'absence d'insecte pollinisateur sp√©cialis√©, la culture du sycomore dans la vall√©e du Nil puis en Palestine et en Syrie a fini par aboutir √† la s√©lection de vari√©t√©s parth√©nocarpiques, mais √† fruits m√©diocres n'achevant pas leur maturit√©. Pour les autres, ceux qui ne m√Ľrissent pas, les populations ont trouv√© tr√®s t√īt les moyens d'am√©liorer leurs qualit√©s alimentaires. La technique utilis√©e fut invent√©e par les Anciens Egyptiens : elle consiste √† inciser les figues √† un stade pr√©coce de leur d√©veloppement, op√©ration qui provoque leur bl√©tissement et l'augmentation de leur teneur en sucre. Ce m√Ľrissement acc√©l√©r√© est provoqu√© par la lib√©ration d'√©thyl√®ne. Ce gaz jouerait aussi le r√īle de stimulateur de croissance car, √©tonnamment, les fruits immatures ainsi scarifi√©s multiplient leur volume par 10 en l'espace de 3 jours.

Les figues des sycomores parth√©nocarpiques ont jou√© au Proche-Orient un r√īle important en p√©riode de disette pour plusieurs raisons. D'abord, parce que leur production est abondante, chaque arbre pouvant donner plusieurs dizaines de kilos de fruits ; ensuite, parce que les petites figues persistent sur l'arbre pendant plusieurs mois ce qui permet d'en disposer une bonne partie de l'ann√©e, notamment pendant la saison s√®che o√Ļ les risques de p√©nurie sont les plus grands ; enfin parce qu'elles se conservent facilement, s√©ch√©es ou r√©duites en farine. Le proph√®te Amos, en r√©ponse √† une accusation de Amaziah qui l'accusait d'imposture proph√©tique, se d√©crit lui-m√™me comme " un berger et un scarificateur de figues de sycomore " (Amos 7 : 14-15). Cette r√©plique laisse penser que les bergers de la vall√©e de J√©richo proposaient leurs services pour inciser les figues des sycomores des parcelles priv√©es, pendant que leurs troupeaux paissaient √† proximit√©.

En Isra√ęl, des restes de neuf figues parth√©nocarpiques ‚ÄĒ c‚Äôest-√†-dire ne produisant pas de graines et dont l'intervention de l'homme √©tait n√©cessaire √† sa culture en recourant √† des boutures ‚ÄĒ datant d'environ 11 400 ans ont √©t√© d√©couverts √† Gilgal, au nord de J√©richo, dans la vall√©e du Jourdain. Il semble que le fruit ait √©t√© s√©ch√© pour √™tre mang√©, ce qui en ferait la plus ancienne trace d'agriculture observ√©e √† ce jour (http://fr.wikipedia.org).

Le Sycomore d'Arabie tropicale devait porter un nom proche du " Suqam " et qui aurait fourni les mat√©riaux linguistiques ayant servi √† d√©signer chez les Grecs, via les langues s√©mitiques ant√©rieures, le M√Ľrier. Chez les auteurs Grecs, "Sycaminos" est rendu √† la fois par Sycomore et par M√Ľrier. " Sukomoron " serait une construction phytonymique tardive destin√©e √† remplacer le vernaculaire " Sycaminos ", trop ambivalent, L'aram√©en "Shiqmin" ne serait donc lui-m√™me qu'une racine qui, selon la mani√®re dont elle est lue, prononc√©e, d√©clin√©e ou suffix√©e, signifierait Sycomore ou M√Ľrier. L'h√©breu ancien d√©signait par " Shiqmah " le Sycomore. En cherchant encore plus en amont, on trouverait vraisemblablement, √† l'origine de ce registre lexical, un mot de persan ancien d√©signant le Figuier sauvage " S√Ľq√Ęs balas ", selon le botaniste arabe du XII√®me si√®cle Al-Ichbil√ģ.[13]

La l√©gende raconte les longues p√©r√©grinations d'Isis, partie √† la recherche d'Osiris, promis √† la r√©surrection, et comment elle retrouva le sarcophage incrust√© dans le cŇďur d'un sycomore pr√®s de Byblos. J√©richo, c'√©tait pour J√©sus, la derni√®re √©tape de la mont√©e √† J√©rusalem o√Ļ s'accomplira son destin, promis aussi √† la r√©surrection. Notons aussi que ce sycomore, √©videmment parth√©nocarpique, dont le fruit n'est que le d√©veloppement de l'ovaire de la fleur sans fertilisation, rappelle en mani√®re de th√©ologie v√©g√©tale la grossesse virginale de Marie par la simple op√©ration du Saint Esprit.

Pour finir

APOLLO XI

l'être que le soubresaut d'une feuille

d'or remue √ī mati√®re grise

tout comme zachée cherche un sycomore

qui donnerait un sens à sa mort

hélas! pluies implacables

plus l'homme avance dans le temps

plus s'éloigne l'infiniment grand

et son saut de puce sur la lune √ī zach√©e

n'a fait qu'agrandir la tranchée

José Chanly[14]

 


[1] http://www.bibliquest.org/Lortsch/Lortsch-Histoire_Bible_France-global.htm

[2] http://www.quercy.net/patrimoine/saints/

[3] Armand Benjamin Caillau, " Histoire critique et religieuse de Notre-Dame de Rocamadour ", A. Leclerc, 1854, http://books.google.com/books?id=O9i3FhgEBVEC&pg=RA2-PA265&lpg=RA2-PA265&dq=caillau+rocamadour&source=web&ots=Nl5g9L3vZC&sig=bwzHPj3rAqVGAwWbVyvM7Vlda-E#PPA22,M1

[4] http://www.lapairelle.be/Homelie-du-4-novembre-Zachee

[5] Monseigneur Jean-Pierre Ricard , http://www.lejourduseigneur.com/homelies/temps_ordinaire/31_dimanche/c/homelie_de_la_messe_celebree_a_lourdes

[6] http://eglise-breiziroise.cef.fr/home/lire_home.php?position=165

[7] http://books.google.com/books?id=7-sFAAAAQAAJ&pg=PA171&dq=zach%C3%A9e+mort&hl=fr#PPP13,M1

[8] http://www.quercy.net/institutions/sel/4_1999/rongieres.html

[9] Monseigneur Jean-Pierre Ricard , http://www.lejourduseigneur.com/homelies/temps_ordinaire/31_dimanche/c/homelie_de_la_messe_celebree_a_lourdes

[10] Marion Combes, http://www.aventures.org/catechese/anim/zachee.htm

[11] Père Maurice Fourmond, prêtre du diocèse de Paris http://maurice.fourmond.site.voila.fr/conferences/rencontrerdieuautre.html#1

[12] Marie No√ęlle Thabut, http://www.st-nicolas-haguenau.com/spiritualite/spiritualite041031.htm

[13] Jamal Bellakhdar, http://www.tela-botanica.org/page:figuier_sycomore

[14] José Chanly, http://chanly.apinc.org/seuls.html, 1970