Partie II - Voyage dans le temps   Chapitre VIII - Aliénor d’Aquitaine   

Selon la tradition, Aliénor d’Aquitaine est née à Belin (Belin-Beliet) près de Bordeaux vers 1122-1124.

Aliénor est la fille de Guillaume X d’Aquitaine qui meurt à Saint-Jacques de Compostelle en 1137 et en devient l’héritière. Sa mère est la fille de la maîtresse de son grand-père, le premier troubadour, le duc Guillaume IX. Celui-ci avait été excommunié en 1111 par Girard, évêque d’Angoulême pour avoir répudié sa femme Hildegarde (ou Ermengarde) et avoir pris pour maîtresse Maubergeon, femme du comte de Châtellerault. L’excommunication fut renouvelée par Pierre II, évêque de Poitiers, qui mourut en exil en 1115. Guillaume IX fut convoqué au concile de Reims en 1119 par le pape Calixte II. Le duc prétexta une maladie pour ne pas y arriver, mais fut enjoint de s’y présenter le plus rapidement possible. Deux de ses femmes, Ermengarde et Philippa, se retirèrent à Fontevrault, comme le firent en 1114 Bertrade de Montfort, comtesse d’Anjou et maîtresse du roi Philippe Ier, ainsi que Mathilde d’Anjou, tante du futur Henri II Plantagenêt, en 1149, à la suite du naufrage de la Blanche Nef, sur laquelle se trouvait Guillaume Adelin, son mari et fils d’Henri Ier Beauclerc, roi d’Angleterre.

Elle épouse selon la volonté de son père le futur Louis VII qui devient roi quelque temps après, à Bordeaux le 25 juillet 1137. Elle participe à a deuxième croisade qui fut prêchée à Vézelay par saint Bernard de Clairvaux le 31 mars 1146 en sa présence et de celle de son mari. Bernard écrira au pape : « J’ai ouvert la bouche, j’ai parlé, et aussitôt les croisés se sont multipliés à l’infini. Les villages et les bourgs sont déserts. Vous trouveriez difficilement un homme pour sept femmes. On ne voit partout que des veuves dont les maris sont encore vivants. » La croisade sera un échec. 2 années plus tard en 1149, l’oncle d’Aliénor, Raymond de Poitiers, meurt à la bataille de Maaratha face à Nour-ed-Din, qui lui fait couper la tête et l’envoie au calife de Bagdad. En 1151, Aliénor met au monde une seconde fille Aëlis, et à cette époque le comte d’Anjou Henri Plantagenêt fréquente beaucoup la cour de France. En mars 1152, le concile de Beaugency consomme la mésentente de Louis VII et d’Aliénor et prononce le divorce pour consanguinité.

Au mois de mai, Aliénor épouse Henri Plantagenêt qui devient roi d’Angleterre en 1154, succédant à Etienne de Blois. Henri était le fils de Geoffroy Plantagenêt, mort en 1151 à Château-du-Loir. Le couple royal entretiendra une cour brillante où accourront les troubadours. Bernard de Ventadour ira jusqu’en Angleterre pour suivre Aliénor. De même, la cour de Poitiers attirera de nombreux poètes venus du sud-ouest dont Rigaut de Barbezieux, qui fera mention dans un poème de la légende à l’origine de l’œuvre de Chrétien de Troyes, Perceval :

Tout ainsi que Perceval

Au temps où il vivait

Qui s’ébahit à contempler

Qu’il n’osa demander à quoi servait

La lance et le Graal »

(traduction[1])

Chrétien de Troyes ira lui aussi à Poitiers où il bénéficiera de la fusion qui s’y opère entre la courtoisie et les thèmes chevaleresques celtiques. Erec et Enide fait écho aux cérémonies de Nantes à l’occasion de l’investiture de Geoffroy Plantagenêt comme duc de Bretagne, ou pour Noël avec Henri II et Aliénor. La cour de Champagne, animée par Marie, fille d’Aliénor et de Louis VII, et la cour de Flandres recueilleront l’héritage d’Aquitaine avec Chrétiens qui servira l’une et l’autre. En 1170, Aliénor dévolue ses domaines aquitains à son fils préféré Richard, qui reçoit l’allégeance de ses vassaux à Niort, et est institué nouveau seigneur à Limoges par mariage mystique avec la ville en passant l’anneau de sainte Valérie au doigt. Henri II dut faire face à plusieurs révoltes de ses fils, soutenues par Aliénor et par le roi de France. En 1173-1174, une révolte d’Henri le jeune, Richard et Geoffroy, soutenue par Philippe de Flandre, le comte de Boulogne son frère et le roi d’Ecosse Guillaume, est matée par Henri II qui retient prisonnière sa femme 15 ans, d’abord à Chinon pendant 6 mois, puis en Angleterre. Elle ne sera libérée qu’à la mort de son mari en 1189. Richard châtiera un vassal, Geoffroy de Rancon, en prenant Pons et Taillebourg, en en faisant raser les châteaux. En 1183, le fils aîné d’Henri II, Henri le jeune est couronné roi, et demande la Normandie à son père pour avoir un fief. Celui-ci refuse et lui accorde une pension. Henri le jeune, sur les instances de son père, reçoit l’hommage de son frère Geoffroy pour la Bretagne, hommage que lui refuse Richard. La querelle est envenimée par le favori d’Henri le jeune, le seigneur et troubadour Bertran de Born, qui soulève une ligue de barons. Les deux frères se battent quelque temps, mais le roi Henri II intervient en faveur de Richard avec une armée qui arrive sur Limoges. Bertran de Born sera assiégé dans son château de Hautefort qui sera confisqué. Richard le lui rendra plus tard. Henri le jeune meurt cette là, et Henri II le suivra en 1189 à Chinon où se trouvait le trésor des rois d’Angleterre sur le continent. Henri II voulait se faire inhumer à Grandmont, mais la chaleur était telle que l’on préféra éviter transporter son corps sur une trop grande distance par crainte de la décomposition. Finalement c’est à Fontevrault qu’il repose. Avec cette abbaye, il favorisa Mortemer en Vexin normand et Grandmont en Limousin surtout sur le plan architectural. Bernard de Clairvaux disait de lui : « Il vient du diable ; eh bien qu’il y retourne ! ». En effet, Geoffroy d’Anjou ancêtre d’Henri, que la Chanson de Roland met en scène comme porte-vexin de Charlemagne, aurait épousé une inconnue qui ne rentrait dans une église que contrainte et forcée et en sortait précipitamment avant la consécration de l’hostie. Un jour, le comte essaie de la retenir par son manteau qui lui reste dans les mains tandis que sa femme s’envole par un vitrail abandonnant ses enfants qu’elle gardait contre elle. Henri choisit le léopard comme emblème qu’il légua aux armoiries d’Angleterre et de Normandie. Pour Robert Viel, c’est sans doute par réaction contre l’Eglise. Autrefois appelé panthée, le léopard symbolisait le dieu Pan, le Grand Tout.

Richard devient alors roi. Soucieux d’assurer la sécurité des chrétiens, il intervient plusieurs fois pour la sauvegarde des pèlerins de Saint-Jacques, en 1176-1177 à la suite du pèlerinage de son frère Henri, en 1181 et en 1190, en matant des seigneurs pillards du Pays basque. Il participera à la troisième croisade dont un traité signé avec Philippe Auguste, fils de Louis VII, à Nonancourt, en 1189, fixe les modalités Il sera, avec le roi de France, à Vézelay le 4 juillet 1190, pour la cérémonie de départ. Les deux rois passeront trois jours à Lyon, où un pont se rompit sous le poids des croisés. Il offrira l’épée Excalibur prétendument retrouvée à Glastonbury à Tancrède, roi de Sicile. Richard prend Saint-Jean d’Acre, bat Saladin à Arsuf, mais devra renoncer à Jérusalem, Philippe Auguste s’étant retiré de la croisade. Fait prisonnier par le duc d’Autriche alors qu’il rentrait en Angleterre, il est livré à l’empereur d’Allemagne qui ne le relâchera que contre une importante rançon. En 1198, il bat Philippe Auguste à Courcelles et lui impose une trêve. Partant de Château-du-Loir, Richard se rend devant Châlus, et meurt après avoir été blessé par une flèche tirée du haut des remparts. Aliénor accourut au chevet de son fils. Le roi d’Angleterre avait appris que l’on avait découvert un trésor constitué par un relief représentant un empereur et sa famille, un bouclier d’argent, ainsi que des médailles anciennes, dans un champ par un laboureur. C’était sans doute un prétexte pour mettre à raison Aimard vicomte de Limoges et son vassal Achard, comte de Châlus. Richard fut aussi enterré à Fontevrault qui devenait ainsi nécropole royale. Son cœur fut déposé à Rouen, et retrouvé en 1961. Jeanne sa sœur, ancienne reine de Sicile et mariée à Raymond VI de Toulouse à Rouen en 1197, meurt deux ans plus tard. Elle est la mère de Raymond VII, dernier comte de Toulouse qui naît en 1197 à Beaucaire.

Son frère Jean sans terre lui succède. Isabelle d’Angoulême, la deuxième femme de Jean, est aussi inhumée dans la célèbre abbaye, qui cessera de recevoir de royaux hôtes anglais avec Jean qui préférera Westminster. Jean sans terre attribua à son bouffon Guillaume Picolphe la terre de Champeaux à Saint-Fraimbault près de la forêt de Passais.

Aliénor mourut en 1204, après avoir fait le voyage de Castille pour aller chercher sa petite fille Blanche qui devait se marier avec le futur Louis VIII, parents de saint Louis. Aliénor a son tombeau à Fontevrault naturellement.

Réunissant des hommes et des femmes, qui suivaient la même règle, dans des monastères séparés, l’abbaye de Fontevrault avait à sa tête une supérieure femme, en référence aux dernières paroles du Christ confiant Saint Jean à la Vierge. Son fondateur, Robert d’Arbrissel, réunit en 1099, date de la première croisade, des personnes de toutes origines : lépreux, prostituées, ou femme de haut rang. La coadjutrice de Robert d’Arbrissel fut Hersende de Champagne, à la famille de laquelle s’adjoindra Marie, fille d’Aliénor d’Aquitaine et commanditaire de différentes œuvres de Chrétiens de Troyes. Les dons affluèrent et Foulques V d’Anjou, roi de Jérusalem, en fut le premier protecteur. Les gisants des souverains Plantagenêt étaient primitivement dans le transept Nord. En 1504 ils furent placés dans la nefs et en 1638, une architecture, autour de la statue de Notre Dame des Rois, les engloba alors que les orants de Raymond VII de Toulouse et de sa mère Jeanne d’Angleterre les encadraient. Seuls subsistent les gisants qui sont aujourd’hui dans le croisillon sud. En plus d’Aliénor et d’Henri, on compte les gisants de Richard Cœur de Lion, et d’Isabelle d’Angoulême femme de Jean sans terre avec lequel la tradition se perdit, et qui préféra Westminster. Glastonbury leur aurait mieux convenu car c’est là où l’on aurait retrouvé la tombe du roi Arthur après des recherches ordonnées par Henri II qui se réclamait son héritier. Le roman Perlesvaux, dans la mouvance du cycle du Graal, fut écrit sous l’influence de l’abbaye bénédictine de Glastonbury et la considère comme le seul endroit possible pour retrouver le Graal. Mais c’est Fontevrault qui fut choisie. Wolfram von Eschenbach n’hésite pas à flatter la maison d’Anjou dans son Parzival et fait du héros le fils d’Herzéloïde, reine du Pays de Galles, et d’Anjou berceau des Plantagenêt. Une légende raconte qu’à l’origine une tour se dressait à l’emplacement de l’abbaye de Fontevrault. Elle appartenait à Evraud, qui attirait les voyageurs perdus en ce lieu. Dans Le Conte du graal, le château du graal se signale par un tour carrée dont on n’aurait pas trouvé de plus belle jusqu’à Beyrouth. Perceval y est en quelque sorte attiré pour suivre son destin. On trouve d’ailleurs un chapiteau, dans le réfectoire de l’abbaye, représentant un calice, une des formes possibles du graal, contenant un poisson porté par un ange, symbole de l’eucharistie. Un mystérieux cinquième gisant fut découvert dans le transept nord en 1986 avec un sarcophage de même dimension. Certains pensent qu’il s’agit de Raymond VII de Toulouse, d’autre d’un sénéchal du Poitou. Après 1504, avec l’abbesse Renée de Bourbon, Fontevrault est la première abbaye de femmes à se réformer. Gabrielle de Rochechouart donna à l’abbaye un aspect mondain où se réunissaient des érudits parisiens et où se retira sa sœur, Madame de Montespan, favorite de Louis XIV. Trois siècles plus tard, après que le dernier religieux les eut quittés en 1791, les lieux sont transformés en prison. Ils ne retrouveront une certaine sérénité qu’en 1963, date à laquelle ils seront restitués aux Monuments Historiques.

Dans l’ancien cimetière, sur le mail actuel, se trouve la chapelle funéraire Saint-Catherine, construite au XIIIème siècle. On connaît l’importance de la sainte pour Jeanne d’Arc qui entendait sa voix la conseiller, et pour Jacques Cœur qui la fit représenter dans sa chapelle funéraire à Bourges et qui mourut un 25 novembre.

Alors que Fontevrault attire toute la noblesse de France, à Lyon en 1173, Pierre, un riche marchand natif de Vaux en Dauphiné, fonde un mouvement tourné entièrement vers les pauvres. Ses membres prêchent et mendient pour redistribuer aux indigents. Les prédicants font traduire les Ecritures en français. Les autorités ecclésiastiques de l’Eglise accusent les vaudois de détourner les aumônes et de se substituer à l’Eglise dans l’exercice de la charité. L’archevêque de Lyon de 1165 à 1180, le cistercien Guichard, interdit à la fois la mendicité et la prédication. En 1179, le pape Alexandre III convoque Pierre Valdo à Rome qui est reconnu indemne d’hérésie mais qui doit demander l’autorisation de prêcher de l’évêque. De retour à Lyon, Pierre poursuit ses prédications au grand dam de l’archevêque. Pour affirmer leur orthodoxie des frères vaudois publient le Liber antihaeresis, texte de lutte contre le catharisme. Mais leur insoumission à l’évêque leur vaudra l’exil à partir de 1202 dans les montagnes du Lubéron où, au XVIème siècle, ils seront massacrés en partie. Leur faute, c'était la pauvreté que François d’Assise réussira à imposer d’une manière plus soumise quelques années plus tard.

La rivalité franco-angevine transformera Français et Anglais en ennemis héréditaires et donnera lieu à la guerre de Cent Ans proprement dite qui ne s’achèvera qu’avec l’épopée de Jeanne d’Arc.

 


[1] Gérard Lomenec’h, « Aliénor d’Aquitaine et les troubadours », Sud-Ouest, p. 102